« Changer, adapter les rythmes scolaires aux besoins sociétaux nouveaux, nécessite de repenser l’école dans l’ensemble de son projet éducatif […]. La mission du ministère aujourd’hui ne devrait pas être de prendre la calculette pour compter les jours, les heures, les postes, réduire les financements, mais de penser comment rendre plus intelligente, plus critique, plus inventive et engagée la génération dont nous sommes en charge ». Pour Dominique Bucheton, la question des rythmes scolaire est un des arbres qui cachent la forêt pour repenser l’école, qui en a besoin.
Oui il faut interroger, repenser les rythmes scolaires. Ecouter le vécu de l’école, celui des élèves mais aussi des parents, des personnels éducatifs. Mais en prenant le temps !
Ecouter les manifestations de ce mal-être à l’école : fatigue, dépressions, suicides d’ adolescents et d’enseignants, harcèlement, violence, stress constant et croissant pour chaque évaluation, décrochage. Elèves privés de cours pendant parfois plus d’un mois, faute d’argent pour payer des remplaçants, faute de candidats. Ecouter aussi les difficultés de garde d’enfants. Questionner aussi le découragement des enseignants devant les charges de travail supplémentaire et notamment la folie des évaluations constantes, jugées par eux inutiles. Ecouter leur mal-être devant l’impossibilité de faire leur métier en prenant le temps de l’ajuster aux élèves, de construire avec eux des projets longs qui donnent sens aux apprentissages. Ecouter aussi les municipalités pour leur difficulté à organiser, financer l’accueil de tous dans le périscolaire.
Mais, mais ! Peut-on changer les rythmes scolaires sans interroger l’ensemble de l’organisation d’un système scolaire gigantesque, très hiérarchisé, dont la planification du temps scolaire est l’un des derniers paliers organisationnels. Un système éducatif multi séculaire qui plonge ses racines profondes dans toute l’histoire scolaire, sociale, politique et qui doit faire face aux évolutions sociétales, au développement des connaissances, des technologies de l’information, aux besoins nouveaux de loisirs, à la pression constante des industries du loisir pour élargir leurs revenus, qui doit prendre en compte le développement du travail des femmes, moins disponibles au foyer.
Une alerte sérieuse
La question des rythmes scolaires est à prendre comme une alerte sérieuse sur la détérioration du système scolaire. Mais elle pourrait être l’arbre qui cache la forêt. Ecouter tous les témoignages, de ce mal-être de plus en plus sensible ne suffit plus. Il faut en comprendre les causes profondes : rapide dérive vers plus d’échecs pour les milieux défavorisés, plus de difficultés et de stress à passer non le bac mais l’épreuve de parcours Sup, y compris pour les enfants des classe moyennes, perte de sens d’ apprentissages insuffisamment reliés à la vie, etc.
Repenser l’école
Changer, adapter les rythmes scolaires aux besoins sociétaux nouveaux, nécessite de repenser l’école dans l’ensemble de son projet éducatif pour qu’il répondre au besoin de loisir, de culture, compréhension du monde, d’engagement dans la vie sociale, professionnelle. La mission du ministère aujourd’hui ne devrait pas être de prendre la calculette pour compter les jours, les heures, les postes, réduire les financements, mais de penser comment rendre plus intelligente, plus critique, plus inventive et engagée la génération dont nous sommes en charge. Une génération qui va vivre, apprendre avec l’Intelligence artificielle laquelle peut plonger l’humanité dans la docilité, la perte de ses neurones ou au contraire favoriser un développement sans précédent de ses capacités réflexives, communicatives et créatives. Tel est l’enjeu.
Quelques questions pour améliorer les rythmes scolaires et les rendre plus efficients en matière de bien être-être et réussite scolaire.
– Quels savoirs privilégier, supprimer ? A quel moment du parcours scolaire ? Comment intégrer les innombrables savoirs scientifiques nouveaux dont chacun a besoin aujourd’hui pour se soigner, gérer ses affaires, comprendre le monde, échanger ? Pour quels objectifs ? Faut-il continuer de les décomposer, les séparer en de multiples micro-tranches disciplinaires, souvent très répétitives ? Comment gagner du temps en les conjuguant parfois de manière interdisciplinaire pour leur donner plus de sens et d’efficience ?
– Quels nouveaux modes d’apprendre, travailler avec les nouvelles technologies ? Quels gains ou perte de temps, d’efficience, de curiosité, de réflexivité singulière ou collective peuvent-ils permettre ? En classe ou hors la classe.
– Comment lutter contre l’individualisme, l’isolement, la fatigue, les démissions, la perte de sens, d’ d’attractivité du métier, découragement devant les charges supplémentaires imposées, par des réformes successives, ou par la pénurie des recrutements ?
– Comment rendre le travail en classe des élèves, plus efficient, plus attractif, joyeux, plus ouvert sur la vie, moins répétitif et ennuyeux et les rendre plus autonomes et acteurs de leur parcours ? Travail en projet, sorties culturelles, débats, rencontres, théâtre, journaux, ateliers divers, ils sont preneurs. Les enseignants savent faire mais hélas, il n’y a plus le temps devant des programmes pléthoriques, et l’obsession des évaluations contrôles. C’est toute la forme scolaire qu’il faut interroger.
– Mais surtout, comment contrecarrer le profond déficit de démocratie qui s’est installé dans le fonctionnement du système éducatif ? Une administration de plus en plus autoritaire, descendante, sourde, qui a éliminé pas à pas, éteint les espaces de discussion, les négociations longues avec les syndicats, les associations des enseignants, parents sur les programmes, les diplômes, la vie scolaire. Plus question de prendre en compte l’expérience des acteurs de terrain, réfléchie, partagée, discutée dans les associations, syndicats, conseils d’établissement. Tout passe par décrets après de pseudo-consultations.
Il est clair que les ministres qui se succèdent depuis Blanquer sont murés dans un projet politique longuement réfléchi : augmenter le tri social des élèves, réduire les dépenses pour l’enseignement public, favoriser la privatisation de l’enseignement étape par étape, secteur par secteur. Des ministres qui tous défendent leur caste, se moquent éperdument des élèves, des familles, des enseignants, eux qui tous envoient leurs enfants dans des écoles privées et savent payer ou trouver tous les détours ou passerelles cachées pour leur permettre de rester dans la cour des privilégiés.
La question de rythmes scolaires maltraitants, peu efficients, est en effet une vraie question. Elle peut devenir l’arbre qui cache la forêt et servir à diviser un peu plus parents et enseignants. Elle est surtout le symptôme d’un système qui dysfonctionne. Elle nécessite pour trouver des réponses efficaces pour le bien de tous les élèves, riches ou pauvres, des villes et des campagnes, de repenser l’ensemble des fonctionnements d’un système qui dysfonctionne à presque tous les niveaux, se dégrade faute de concertations, de débats, de discussions longues avec tous les protagonistes, leurs représentants associatifs ou syndicaux, avec la recherche.
L’école d’aujourd’hui et demain a besoin d’un rude ménage à tous les étages si elle veut retrouver ses valeurs profondes encore au fronton de nos écoles. Le moment n’est pas de tenter de calfeutrer la fissure d’un bateau quand il coule, de remplacer une pierre dans un édifice qui s’écroule. Il est de s’organiser collectivement, longuement pour proposer une vision nouvelle, large de tous les fonctionnements de l’école, une vision au service de l’émancipation des élèves, d’un haut niveau culturel, d’une belle vie choisie pour leur permettre d’assumer leur engagement citoyen et responsable devant le monde qui advient.
Rassembler, penser ensemble, analyser le système éducatif sous toutes ses coutures , inventer une autre école pour demain, c’est à ce projet que le collectif : La riposte / éducation travaille depuis deux ans avec un vaste ensemble de membres d’organisations, associations, syndicats, chercheurs. Rejoignez le.
Dominique Bucheton
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