Thriller politique, trip sensoriel, cavalcade temporelle
Au moment même où nous croyons reconnaître les prémisses d’un film noir, en dépit d’un titre indiquant la piste du film d’espionnage, « L’Agent secret » s’emballe et la fiction nous entraîne de façon vertigineuse dans une folle et sombre histoire aux ramifications complexes brouillant les pistes, les genres et les codes. Du thriller au film d’horreur, du réalisme social au fantastique…
Et sous les travestissements de toutes natures, une vision époustouflante du quotidien sous dictature du Brésil pendant les années 70.
Un quotidien où les cadavres d’inconnus assassinés restent exposés sur le trottoir. Où la distinction entre policiers du régime, tueurs à gages et autres malfrats animés des meilleures intentions est abolie depuis belle lurette. Il ne s’agit pas seulement d’une restitution de la ‘vérité et de la logique’ d’une époque, fruit d’un long travail d’archives et de documentation (déjà nourri par les sept ans d’élaboration de « Portraits fantômes », 2023, documentaire sur Recife, sa ville natale régulièrement filmée). Kleber Mendonça Filho (âgé de 9 ans au moment de l’action, habité par la vocation de sa mère historienne, spécialiste de l’histoire orale du Brésil, une recherche dont il a fouillé les traces ou témoignages audios et photographiques) vivifie ici sa mémoire d’enfance, sa découverte précoce des salles de cinéma et, au-delà, les cinéastes qui ont, alors et dans les années suivantes, forgé une cinéphilie ouverte, populaire et savante, venue de tous les continents. D’où cette liberté dans les façons de filmer et de monter et les changements brusques de registre, de la sensualité des corps dans la chaleur de la nuit aux frissons d’effroi devant le massacre perpétré jusqu’à l’étrangeté de certains cauchemars intimes.
Astre noir
A quel impératif profond répond ici la démarche cinématographique de Kleber Mendonça Filho, d’abord journaliste, longtemps critique de cinéma, devenu un auteur majeur du cinéma brésilien et un réalisateur d’une œuvre singulière, voyageant du documentaire à la fiction et moult fois exposé, célébré et primé dans le monde entier ? Et ce, depuis son premier documentaire long en 20O8 et son sa première fiction « Les Bruits de Récife » en 2012 ?
En acceptant de plonger au cœur du maelstrom de « L’Agent secret », nous croisons aussi deux jeunes archivistes en train d’enquêter aujourd’hui sur le lourd passé du Brésil aussi.
Les strates temporelles se percutent et interrogent les retours sous forme de farces grotesques des nouvelles formes de pouvoir fondé sur la force et la violence au Brésil récemment encore, aux Etats-Unis aujourd’hui. Et le cinéaste brésilien choisit une star de la scène et des plateaux, Wagner Moura, pour incarner un héros ‘non-violent’, lucide et intelligent, pour lutter pied-à-pied, contre la mort à ses trousses. Un combat perdu ?
Face au vent mauvais, qui souffle un peu partout, Kleber Mendonça Filho tient avec « L’Agent secret » une arme redoutable dans sa folle complexité et sa beauté convulsive pour nous réveiller en sursaut. Et pour mettre en lumière ‘le théâtre de l’absurde’ de nos temps chamboulés.
Samra Bonvoisin
Compétition officielle, Prix de la mise en scène & Prix d’interprétation masculine pour Wagner Moura, Cannes 2025
*En salle actuellement
