Un citoyen du monde aux côtés de ‘mineurs non accompagnés’
Pour son premier documentaire et son retour à Marseille, sa cité natale, notre homme ne s’engage pas sans boussoles ni objectifs. Après quinze années passées à travailler en Asie du Sud, en Inde en particulier à New Delhi, comme producteur, entrepreneur social et journaliste – initiant, à travers l’agence Babel Press/Bable Doc, une centaine de reportages sur l’Inde, le Pakistan, la Birmanie et l’Iran, pour les principales chaînes françaises et européennes, l’observateur aguerri de la ‘crise migratoire’ et des ‘déplacements de populations’ s’approche, affectueusement, avec d’infinies précautions, de « ces filles et de ces garçons [qui] portent en eux l’espoir brûlant d’une nouvelle vie ».
En filmant à hauteur d’adolescents, dans une proximité manifeste, une confiance réciproque, servies par une mise en scène délicate et harmonieuse, au diapason (musical parfois) des rêves et de la part secrète de chacune et de chacun, le réalisateur dessine pas à pas, dans leur singularité et leurs convergences, les difficiles et exaltantes étapes sur les chemins de l’intégration empruntés par Aminata, Junior, Abdoulaye, Tidiane et Khalil.
Qui pourrait encore les réduire à leur statut de ‘mineurs non accompagnés’ (MNA) ? Comme le résume l’auteur : « ils apprennent un métier, un pays, des habitudes et, pour certains, une langue. ‘Tout va bien’ répètent-ils obstinément à leur famille » [quand ils en ont une ou à eux-mêmes quand ils n’en ont pas].
Le film de Thomas Ellis, Tout va bien, nous donne à voir et à entendre des adolescents animés par l’irrésistible volonté de grandir en domptant courageusement le danger, dans la fougue de leur jeunesse et l’ardent désir de réinventer leur vie. Ici. En France.
Observation patiente, préparation minutieuse, respect du droit
Thomas Ellis, dès son installation nouvelle à Marseille en 2019, s’inquiète de la façon dont des femmes et hommes politiques présentent les jeunes migrants isolés comme dangereux, potentiellement criminels. Intuitivement, au vu des périls à surmonter pour venir de l’autre bout du monde, lui perçoit ces « enfants » comme des « super-héros ».
Pour comprendre, il contacte les associations s’occupant de la mise à l’abri et de l’évaluation. Il visite des foyers d’hébergement. Il rencontre ces adolescents, portés par une « force de vie incroyable : envie d’apprendre le français, de trouver leur place à l’école, seuls, sans parents ». Il organise périodiquement, en s’appuyant sur des associations, avec deux ami.es (Alain Bourderon, acteur) et Sandra Renfleit (autrice), des ateliers de jeu et d’écriture auxquels participent une centaine de jeunes. Des ateliers au cours desquels l’initiateur saisit chez eux « quelque chose de l’intime et du rêve ».
Thomas Ellis ne s’en tient pas là. En 2021, il poursuit sur le terrain son observation attentive et bienveillante : nuits à la gare Saint-Charles, participation aux maraudes ; jours dans les hôtels, les foyers, les salles de classe (lycées professionnels et classes allophones-UPE2A), séances au tribunal…
Même si la nécessité s’impose de donner des visages à ces jeunes inconnus aux parcours incroyables, il faut une autorisation de l’Aide sociale à l’enfance et du juge pour filmer des mineurs sans autre représentant légal sur le territoire. Au vu du travail approfondi en amont, Thomas Ellis l’obtient en septembre 2022.
L’aventure documentaire peut commencer. Elle va durer près de deux ans. A charge pour le réalisateur de susciter chez les adolescents sollicités le désir d’en faire partie et de gagner leur confiance au point qu’ils acceptent d’être filmés.
A la découverte d’adolescents bouleversants de ténacité
Peu à peu nous faisons connaissance avec les cinq protagonistes, regards intenses, silences pudiques sur la dureté des conditions de leur long et périlleux voyage, force (affichée ou secrète) de leurs rêves d’une vie meilleure.
Junior, arrivé il y a quatre ans de Côte d’Ivoire, hésite à formuler ouvertement son aspiration profonde à devenir footballeur professionnel, même s’il s’en éloigne pour d’autres formes d’épanouissement personnel qui n’excluent pas l’intégration à un club de foot et le passage du bac…
Aminata a 14 ans en 2021 lorsqu’elle fuit la Guinée et s’émancipe en tant que jeune femme, loin des schémas traditionnels et des diktats maternels ; à partir du foyer d’accueil et des amies comme nouvelle famille en passant par la formation d’aide-soignante et la route vers l’indépendance financière.
Abdoulaye, 14 ans, est encore un enfant effacé et inquiet, et Tidiane, 16 ans, est son frère. Tous deux ivoiriens, ensemble après un long et douloureux périple, contrariés par une séparation ‘administrative’ à leur arrivée à Marseille, la première depuis leur départ ; une séparation que l’aîné aborde avec sang froid. Sans présager de leur avenir.
Khalil, 16 ans, originaire d’Algérie, ne parle pas français au début du film. Il n’est à Marseille que depuis deux mois. Garçon insaisissable au caractère changeant et extrême. Avec une constante, une volonté féroce de s’en sortir. Il trouve en tout cas un premier apprentissage en 2024 dans une petite entreprise familiale avec obtention de son CAP avant une nouvelle formation qualifiante en alternance au sein de la même équipe…
Sans affèterie ni pathos, la caméra de Thomas Ellis accompagne chacun de ses personnages dans les démarches administratives, entre questions ‘indiscrètes’ des autorités pour vérifier leur pays d’origine, leurs conditions d’arrivée en France, leur âge supposé, et recherche et déroulement au quotidien des stages et des formations professionnelles jusqu’à l’attente de l’obtention de papiers officiels.
Par petites touches, de scènes ordinaires en virées sur la plage ou fêtes entre amis, le regard attentionné du réalisateur capte les peurs et les sourires, les inquiétudes cachées, les moments de désarroi et de solitude, les franches explosions de joie. Une captation subtile, habitée par des émotions intenses et une fureur de vivre communicative au cœur de parcours d’intégration.
Documentaire humaniste, poésie de l’intime, geste politique
Pour Thomas Ellis, qui a déjà vécu plusieurs vies en Asie et ailleurs et est longtemps demeuré loin de l’Europe, il est impensable de voir les adolescents de Tout va bien comme des étrangers. Ainsi bouscule-t-il notre confort de spectatrices et de spectateurs en nous confrontant subtilement à la richesse de leur fréquentation.
Où ces jeunes venus du bout du monde, à peine sortis de l’enfance, seuls, sans familles ni parents, puisent-ils l’énergie pour surmonter les périls et l’exil ? Comment trouvent-ils le courage de « mettre en jeu leur vie » ? Nous décelons une pointe d’admiration chez Thomas Ellis, grand bourlingueur et citoyen du monde, face à ces audacieux adolescents qui partent vers l’inconnu, sans retour.
Le cinéaste sait bien que pareille détermination cache de vivants secrets. Pas question cependant de nous les livrer à ciel ouvert
D’étranges séquences bleutées d’images sous-marines, – modulées par le thème musical répétitif composé par Jeanne Susin et joué par l’orchestre philarmonique de l’Opéra de Marseille, mêlé à des sons empruntant au rap (sound design, Oleg Ossina) -, figurent la part d’intime de chacune et de chacun.
Et le réalisateur s’en explique : « Nous avons créé de la matière sonore pour rendre cette sensation onirique de passage entre deux mondes, le monde intérieur et le monde réel ». Ainsi le film suggère-t-il le traumatisme de la traversée tout en respectant le silence et la blessure que les jeunes gardent en eux.
A ce titre, la famille et les parents [régulièrement contactés au téléphone par ceux qui en ont], les départs et les périples à partir des pays d’origine restent ‘hors-champ’ et la présence de la Méditerranée demeure sporadique ; cette dernière n’apparaissant que tardivement pour quelques brèves séquences festives, comme une mer enfin accueillante, apparemment sans dangers.
Au fond, Thomas Ellis nous fait partager son enthousiasme pour les protagonistes de Tout va bien. Un engouement pour des « super-héros », comme il les qualifiait dès le début de son entreprise, et qu’il explicite en ces termes : « « Ils décident de partir et, lors de ce voyage, de cette traversée, ils jouent avec leurs destins. Ils pensent : ‘je risque ma vie. Si je m’en sors, elle vaudra la peine d’être vécue’ ».
Avant sa sortie nationale aujourd’hui 7 janvier 2026, le réalisateur accompagne son film dans de nombreuses régions de France depuis plusieurs mois au cours de projections destinées aux collégiens et aux lycéens. Au fil des échanges et des débats, les questions des jeunes spectatrices et spectateurs fusent ; leur enthousiasme se manifeste aussi. Sans doute savent-ils, mieux que quiconque, à quel point chaque vie vaut la peine d’être vécue et se reconnaissent-ils dans cette aspiration farouche à vivre sa vie et à la réussir, qu’ils viennent de voir, incarnée sur grand écran par d’autres jeunes si loin, si proches.
Samra Bonvoisin
Tout va bien, film de Thomas Ellis-sortie le 9 janvier 2026
ORGANISATION DE PROJECTIONS de Tout va bien durant toute l’année scolaire : contactez la salle la plus proche de votre établissement scolaire ou le distributeur : www.jour2fete.com
DOSSIER PEDAGOGIQUE à télécharger sur le même site www.jour2fete.com : entretien avec Thomas Ellis, portraits des cinq jeunes, étude de la mise en scène, analyse d’une séquence, pistes pédagogiques par niveaux et par disciplines, focus sur l’immigration avec glossaire, statut, droits et devoirs des ‘mineurs non accompagnés’ (MNA), zones géographiques des principales migrations dans le monde.
