Où et quand est le bouton pause ? Parce que « l’activité professionnelle de l’enseignant ne s’arrête pas à la sortie de l’école, de l’établissement », « se suffire des interdictions, des limitations ne permettra pas d’améliorer les choses, tant que cela ne fera pas l’objet d’échanges et de partage au sein des communautés éducatives. En amont de chartes et de cadres, il faut d’abord que chacun repense son métier et la manière de l’exercer, en particulier pour cette partie spécifique qui croise « privé et public », « personnel et professionnel », et bien sûr « circulation des savoirs » » analyse Bruno Devauchelle dans sa chronique.
Déconnexion et bonne distance
L’activité professionnelle de l’enseignant ne s’arrête pas à la sortie de l’école, de l’établissement. Le métier d’enseignant, trop souvent défini par le nombre d’heures en face des élèves ou la durée des vacances scolaires laisse de côté ce que d’autres études montrent sur le « temps de travail des enseignants« . Les enquêtes, essentiellement déclaratives, laissent inévitablement de côté des éléments comme « la charge mentale », la vitesse de travail personnel, l’articulation avec la vie familiale et personnelle.
Les textes sur le droit à la déconnexion concernent essentiellement la question de l’usage des moyens numériques : suivi des élèves, échanges avec les parents, échanges avec l’établissement, etc. On comprend aisément l’importance d’un encadrement tel que celui proposé en juillet dernier, Circulaire du 10-7-2025 sur « Promouvoir un numérique raisonné à l’école ». Mais on peut s’interroger plus généralement sur ce que nous nommons la recherche de « la bonne distance » vis-à-vis de son activité professionnelle.
Un métier en adaptation constante
Chaque « travailleur » sait que son travail est présent mentalement bien au-delà du temps effectif de l’activité. Dans le cas des enseignants l’affaire est plus complexe si on l’analyse en terme « d’occupation de l’espace mental personnel ». Le développement des moyens numériques a peu à peu envahi cet espace assurant désormais une continuité plus importante, voire potentiellement permanente (cf. les notifications sur le smartphone par exemple).
Par ailleurs, l’enseignant est en charge de « transmettre » des savoirs de différentes natures : disciplinaires, comportementaux, sociaux, citoyens… Ces savoirs sont en constante évolution, ils n’échappent donc pas à une obligation d’actualisation à défaut de développement. Ainsi les lectures personnelles, les visites et les rencontres et désormais les podcasts et webinaires de toutes sortes viennent compléter la « panoplie » de l’activité intellectuelle et mentale.
Ajoutons à ces évolutions des savoirs, celle des jeunes, des élèves, de la société en générale qui viennent percuter au quotidien nombre de situations dans lesquelles l’enseignant est confronté en direct à des questionnements nouveaux. Devoir d’adaptation, d’ajustement, qui touche non seulement les savoirs dont ils sont détenteurs, mais aussi les compétences psychosociales dont les contours évoluent constamment et de manières diverses d’un jeune à l’autre, d’une famille à l’autre, d’une situation à l’autre.
Le choix des priorités pour chaque enseignant
On évoque souvent, en particulier à propos des nouveaux entrants dans le métier, les deux priorités : faire le programme (et le finir) et tenir le groupe des élèves dans le « flow ». Seule une bonne expérience professionnelle réfléchie permet alors de passer à la « bonne distance », même si celle-ci doit être retravaillée constamment.
La déconnexion numérique évoquée en juillet 2025 renforce l’ensemble des propos de ministres qui s’orientent tous vers la multiplication des interdictions, limites, préconisations de toutes sortes. Cette déconnexion est aussi issue de dérives plus globales dans la société sur la connexion continue permise par les smartphones. En cela les enseignants ne sont pas différents du reste de la population. Encadrer leurs usages dans le contexte scolaire est apparu dans l’espace publique récemment mais était déjà parlé depuis longtemps dans les équipes, sans forcément amener à des mesures concrètes.
La réponse de l’Education Nationale ressemble plus à un effet d’annonce qu’à un engagement vers des réflexions collectives au sein des établissements. Comme l’inspection générale le rappelle en mai 2025 dans son rapport sur l’IA, c’est à l’échelon de l’établissement que cela doit se travailler. Mais dans une institution aussi centralisée que celle de l’Education Nationale, cela semble difficile à envisager… Et pourtant c’est à partir de là que s’est progressivement structurée cette idée ministérielle « d’interdire », symptôme de cette centralisation excessive : on vous dit d’en haut ce qu’il faut faire….
La bonne distance à trouver
Les enseignants sont à la recherche d’équilibres nouveaux du fait de l’irruption massive du numérique dans la société. Ce qui a impacté le plus ce métier c’est l’accès aux savoirs (sous diverses formes du web à l’IA générative), c’est la connectivité constante (wifi, 4G…, smartphones) et la question de la maîtrise technique perçue dès le début des années 2000 avec le B2i et le C2i. Ces trois éléments ont élargi la question de la charge mentale du fait de la collision entre pratiques personnelles et pratiques professionnelles.
Ce qui était déjà présent dans l’esprit des enseignants (on travaille et pense son enseignement aussi en dehors de l’établissement), est en cours de transformation du fait d’une « concurrence » nouvelle : ce qui est « à distance » s’insère dans le « en présence ». Il ne s’agit pas de l’hybridation liée aux situations de crise sanitaire que nous avons vécues mais à une inversion par irruption de ce qui est en dehors du périmètre du métier au coeur de l’activité quotidienne (usages variés du numérique et de l’IA par les élèves, usages des réseaux etc…)
Construire en équipe
Il est temps de penser à la mise en place d’un travail collectif et collaboratif autour de cette compétence à se situer à bonne distance et à gérer la charge mentale autour du métier. Les services de ressources humaines devraient s’en emparer (oui mais comment dans l’institution scolaire ?). Cela devrait aussi concerner les salles de profs et des maîtres, les collectifs de toutes sortes, syndicaux, associatifs, informels… Il semble qu’il y ait un basculement important quant à la place prise par le numérique (incluant l’IA) dans l’espace public et professionnel.
Se suffire des interdictions, des limitations ne permettra pas d’améliorer les choses, tant que cela ne fera pas l’objet d’échanges et de partage au sein des communautés éducatives. En amont de chartes et de cadres, il faut d’abord que chacun repense son métier et la manière de l’exercer, en particulier pour cette partie spécifique qui croise « privé et public », « personnel et professionnel », et bien sûr « circulation des savoirs ».
Bruno Devauchelle
