Le travail est mené sur une version abrégée d’Oliver Twist : qu’est-ce qui fait l’intérêt de cet ouvrage pour des élèves de 5e ?
La version traduite et abrégée du Livre de Poche présente l’avantage d’un format court, rassurant pour des apprentis lecteurs, en particulier pour ceux encore peu familiers des lectures intégrales. L’intrigue imaginée par Charles Dickens se révèle par ailleurs porteuse en elle-même : les épreuves traversées par Oliver favorisent une lecture empathique, les rebondissements contribuent à les tenir en haleine, le mystère entourant ses origines les intrigue, et le système des personnages les invite à s’interroger sur les relations sociales de « la vraie vie ».
Et qu’est-ce en qui fait la difficulté ?
L’aventure d’Oliver est ainsi traversée par une trentaine de personnages dont le rôle est parfois obscur : il y a ceux qui agissent masqués, ceux qui conspirent dans l’ombre pour effacer les traces de l’identité d’Oliver, ceux qui affabulent suivant les circonstances, ceux qui changent de camp, ceux qui ressurgissent du passé, ceux dont la désignation est inférentielle, et ceux dont le traitement ironique crée de forts implicites susceptibles de perturber la compréhension de leurs intentions, bienveillantes ou malveillantes.
Or, l’intrigue reposant sur la mise en relation des personnages pour lever le mystère de l’identité d’Oliver, une mauvaise compréhension du système des personnages risquerait de faire passer le lecteur à côté de l’essentiel du roman.
Vous avez fait le choix d’amener les élèves à réaliser des postits au fil de la lecture : selon quelles modalités de travail ?
Mon intention était de travailler le roman à travers l’angle, traditionnellement plus accessible et ici nécessaire, des personnages et d’aider les élèves à concevoir un balisage du récit : au cours de leur lecture personnelle, ils ont ainsi eu pour tâche de coller un postit à chaque apparition d’un personnage et d’y inscrire quelques éléments saillants le concernant. Je précise que la lecture de l’ouvrage a été segmentée en quatre étapes hebdomadaires ; chacune a donné lieu à un « rendez-vous de lecture » où il s’agissait de faire le point sur l’avancée de la lecture et d’échanger sur l’inventaire des personnages. Les postits ont ainsi constitué un point d’appui concret aux quatre temps successifs d’échanges en coopération : les élèves, réunis en équipe, présentaient leurs postits, les comparaient, les aménageaient, en créaient de nouveaux au besoin.
Ce sont de brefs écrits de travail non rédigés et destinés à engager de petits pas vers l’appropriation du texte. Leur réalisation, d’abord individuelle, avant les séances hebdomadaires d’ajustement en équipe, a fait l’objet d’une séance spécifique dès la lecture magistrale du premier chapitre. Des questions ont émergé sur la façon de les réaliser : à quels personnages est-il pertinent de consacrer un postit ? Qu’est-il intéressant de noter sur les personnages sélectionnés ? Faut-il recopier les mots du texte ou les reformuler ?
Les premiers essais ont ainsi permis d’établir certains principes : outre leur nom, nous avons retenu la mention d’éléments relatifs à leur désignation, leur caractérisation, leur rôle, le lieu associé ou les interactions avec d’autres personnages. Les élèves ont enfin été invités à reformuler en quelques mots les éléments qu’ils jugeaient pertinents pour dépasser le simple relevé d’informations explicites, celles-ci pouvant être simplement soulignées sur la page où se trouvait collé le postit.
Comment vous êtes-vous confronté aux « désaccords interprétatifs » entre élèves ?
Des désaccords sont effectivement apparus lorsque les élèves ont été confrontés à des personnages traités avec ironie. Dès le premier chapitre, Mme Mann a posé problème aux équipes : cette femme, présentée comme « la bonne âme de la maison » qui prépare « des canards à ces petits anges », est-elle une nourrice particulièrement bienveillante ou passablement hypocrite et avare ? Il en a été de même avec Jack Dawkins, ce « jeune gentleman » aux « manières d’un homme fait », ou avec Fagin, le « joyeux vieillard » qui joue avec ses « protégés ».
Les échanges menés en coopération lors des rendez-vous de lecture ont permis l’expression des différentes perceptions et ont motivé la recherche d’une lecture partageable. Les hésitations de ce type ont donc offert une matière textuelle à questionner pour nourrir le travail en classe : l’apparition de Jack Dawkins a par exemple donné lieu à une lecture analytique, et l’ironie grinçante de Charles Dickens ainsi que le langage argotique de certains personnages, évoqués assez tôt comme des « bizarreries », ont été travaillés pour doter les élèves de clés de lecture essentielles à une meilleure compréhension de la suite.
Ces postits représentaient seulement un support pour accompagner la lecture personnelle, favoriser les échanges hebdomadaires et réaliser un inventaire progressif des nombreux personnages du récit, avant un rebrassage du roman à partir d’eux. L’enjeu du dernier rendez-vous de lecture a ainsi été d’organiser en équipe tous ces postits sur une feuille A3 afin de construire un système cohérent des personnages selon des critères laissés à l’appréciation des équipes mais explicités par des titres et des sous-titres ; les choix se sont unanimement portés vers une macrostructure dissociant personnages « bienveillants » et « malveillants ».
Ce classement a ensuite servi d’appui pour réaliser l’arbre généalogique complexe d’Oliver, avant deux autres travaux de synthèse : la réalisation d’un jeu de cartes « Qui suis-je ? » (chaque carte listait cinq indices progressifs pour faire deviner un personnage), puis la rédaction d’un livret en binôme présentant l’évolution et le rôle d’un des personnages du roman.
Au final, quel bilan tirez-vous du dispositif ?
Ce qui me semble le plus porteur dans cet accompagnement tient moins à l’usage des postits en tant que tels qu’à la démarche coopérative et aux rendez-vous de lecture ritualisés. Mais le principe de doter les élèves d’un support au format rassurant pour témoigner de leur lecture, de proposer un médium simple pour favoriser les échanges en équipe, de jalonner la lecture par des repères visibles facilitant les allers-retours dans l’œuvre, m’a semblé stimulant et fédérateur. La démarche a permis aux lecteurs plus autonomes de verbaliser leur raisonnement interprétatif, tout en raccrochant quelques petits lecteurs au fil du récit. Elle a ainsi contribué à installer une dynamique de lecture partagée de l’œuvre intégrale.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Remarque : Le choix a été fait de suivre les recommandations de l’orthographe rectifiée de 1990 : le trait d’union est remplacé par la soudure dans les mots composés d’origine étrangère, les noms empruntés à d’autres langues suivent la règle générale du pluriel des mots français.
Sur le site lettres de l’académie de Paris
