Quand les histoires d’une personne tangentent celles de sa communauté, le singulier devient pluriel, ces histoires révélant en filigrane l’Histoire avec un grand H. C’est ce que Denis Paget, au départ enseignant en lettres puis simultanément secrétaire général du plus important syndicat de l’enseignement secondaire, le SNES, et aujourd’hui expert en éducation nous livre dans un ouvrage en deux parties qui a pour titre Ce que l’École devrait apprendre à Tous.
Le parcours d’un enseignant militant et expert
Il conte son parcours singulier dans une première partie.
Rien d’anecdotique avec les histoires relatées. Par exemple celle de cette jeune fille marocaine en délicatesse avec le collège qu’il parvint à amadouer sinon elle partirait au bled pour se marier avait-elle dit, celle de ce garçon atteint de la maladie de Duchêne qui savait son horizon restreint. Ces histoires illustrent comment des enseignants peuvent se sentir démunis pour affronter les difficultés au quotidien d’un métier insuffisamment pris en compte par les ministres qui se sont succédé. Pour ne pas abdiquer Denis Paget prit l’initiative d’initier entre le SNES et notamment l’INRP puis le CNAM des travaux de recherche sur le réel de l’activité du monde enseignant. Il s’agissait de mettre en mouvement « un syndicalisme enseignant paralysé, n’anticipant pas les réformes, n’identifiant pas précisément les difficultés à surmonter pour améliorer et démocratiser le système éducatif : peu de débats dans la profession pour inventer des propositions concrètes sans tabou, et aucune campagne publique pour les faire connaître… Je ne dis pas cela pour critiquer les directions et les militants qui les ont animées mais pour alerter sur une faiblesse endémique qui, privilégiant le protestataire, en oublie l’élaboration et la popularisation de solutions. »
Les cinq dernières années de son activité professionnelle seront consacrées par Denis Paget au Conseil national des programmes où il s’attache d’abord à faire exister un socle commun avant de poursuivre son action dans le cadre de sa discipline de formation : la langue. Au terme de cet investissement national, il participera à diverses actions d’expertise à l’étranger.
Cette première partie très exemplifiée illustre le parcours d’un enseignant militant et expert attentif aux contenus d’enseignement et à la pédagogie. Des pistes sont proposées concernant les finalités éducatives, le choix des savoirs et une éducation attentive à la formation de tous les élèves. Le titre de l’ouvrage n’est pas usurpé.
Les nouveaux défis de l’école publique
On ne sera pas surpris que la deuxième partie soit consacrée aux nouveaux et nombreux défis que l’école publique affronte. Ils sont multiples et concernent un nouveau rapport à la culture et à la vérité, aux temps de l’existence et à l’espace, aux autres, à la nature, au travail. On ne peut qu’être d’accord avec cette liste que l’on pourrait compléter sans fin (rapport à soi, à son corps et à ses émotions, rapport à l’argent…). On n’en finirait pas. Dès lors une question lige se pose : l’opérationnalisation de ces défis. L’auteur propose deux voies. D’une part « croiser systématiquement une logique de besoin impliquant divers registres d’expériences (à dimension sensible, symbolique, culturelle, identitaire…) et de problèmes auxquels les élèves sont et seront confrontés, avec une logique d’apprentissages disciplinaires construits rendant enseignables des connaissances, et des compétences et capacités qui transforment le sujet conscient de ses pouvoirs de réflexion et d’action. D’autre part faire exister un système d’unités capitalisables et transférables d’une formation à l’autre. »
Ces nouveaux défis concernant une culture à partager s’hybrident autour d’un côté l’existence d’œuvres et de savoirs objectivés renvoyant à une culture commune à partager, et d’autre part un rapport strictement individuel à des pratiques sans cesse renouvelées. L’enjeu est de taille : une école immergée dans la culture de toujours et dans la culture du jour dans l’optique de confronter le hic et hunc à ce qui le contient et le déborde, le savoir et le pouvoir qu’ont acquis les hommes afin de maîtriser les forces de la nature et toutes les dispositions nécessaires pour régler les rapports des hommes entre eux écrira Freud.
Socialisation et individuation
Tout naturellement le couple socialisation individuation constitue la troisième partie. Vieille question que « la construction d’une personne libre, soucieuse de vérité, riche de ses héritages et de la hiérarchie de ses appartenances qu’elle sait organiser et justifier » : l’individuation qui fait de chacun de nous un être irremplaçable. Vieille question que « la mission de socialisation visant à introduire à la société (ses codes relationnels, l’intérêt porté au monde proche et lointain, la fraternité humaine) et la vie démocratique (en percevoir l’importance, les règles et les engagements qu’elle suppose par l’expérience de la vie collective. »
Distanciation et réflexivité sont alors les deux facettes permettant de lire la face visible de la socialisation et la face invisible de l’individuation. Le pédagogique trouve ici toute sa place dans le but d’aider les élèves à penser et à penser leur pensée avec des propositions relatives à une pédagogie de l’investigation, de la structuration et du transfert.
Dans une quatrième partie est abordée l’importance respective des apprentissages disciplinaires et des compétences de vie en s’appuyant sur les activités physiques et sportives qui sont décortiquées dans ce but d’en extraire les dimensions d’individuation et de socialisation.
Le concept de culture scolaire
Les parties cinq et six sont l’occasion d’une part pour revenir sur le vieux divorce de l’école et de la vie et d’autre part sur une culture scolaire ouverte au monde et à sa diversité. Le concept de culture scolaire est passé au crible à travers plusieurs de ses constituants : se relier au passé, se relier au présent, se relier à l’humanité en s’en mettant à distance, rechercher une cohérence d’ensemble, apprendre à réfléchir sur ce que l’on pense et sur ce que l’on fait. Peut-être ces deux parties auraient-elles pu être inscrites dans les réflexions de la deuxième et de la troisième partie tant on retrouve ici des aspects précédemment abordés.
Aux 130 premières pages que nous venons de relater s’adjoint une seconde partie d’une trentaine de pages constituée de cinq annexes correspondant à des interventions écrites ou orales de Denis Paget autour des questionnements de la première partie. Elles attestent de la diversité des publics concernés à ces occasions : FCPE, IA-IPR, Conseil national des programmes et de l’ancrage de la première partie dans un halo de propositions pré existantes.
Au terme de la lecture de Ce que l’École devrait apprendre à Tous trois sentiments me sont venus que je vous invite à partager. Le plaisir de voir des propositions d’action dans le domaine de l’école en permanence reliées aux chambardements de notre société et du monde. Le contentement à lire les propos d’un syndicaliste au profil de chercheur en phase avec des questionnements, non récriminant mais suggérant. Le bonheur d’une écriture limpide attentive à exemplifier des suggestions d’action.
Michel Develay
Denis Paget : Ce que l’École devrait apprendre à Tous, Editions du croquant
