Aujourd’hui, Marion Dupré nous présente des AESH Christine, Nadia, toutes celles, tous ceux qui accompagnent les élèves en situation de handicap. « Accompagnant·e d’Élèves en Situation de Handicap. Ce nom, même les élèves ne l’aiment pas, il indique clairement qu’ils ou elles sont handicapé·es, ils ou elles se sentent stigmatisé·es » écrit la professeure de lycée professionnel. Elle décrit ses collègues, des élèves, un système éducatif où trouver sa place n’est pas chose aisée. Pour les élèves comme les personnels.
« Ça y est, j’ai rejoint l’éducation nationale ! »
Pendant les vacances, je participe aux ateliers d’écriture de la bibliothèque de mon quartier. J’ai retrouvé un voisin avec lequel j’ai un peu sympathisé. Sur le chemin du retour, il est fier de m’annoncer : « Ça y est, j’ai rejoint l’éducation nationale. » Je lui demande s’il a été embauché comme professeur des écoles. L’an dernier, il avait échoué de peu aux épreuves d’admission, et je sais qu’à la rentrée de nombreux stagiaires ont démissionné. « Non, me répond-il, je suis AESH ! J’ai signé un contrat pour trois ans, je fais 24 heures, auprès de deux élèves, dans un collège du centre-ville. L’un est en ULIS (Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire), avec des troubles du spectre autistique, l’autre suit le cursus classique et a un TDAH (Trouble du Déficit de l’Attention avec Hyperactivité). » Il m’explique qu’il ne sait pas trop, qu’il vient juste de commencer, mais en tout cas, il a l’air très motivé. Ce n’est pas son premier métier, c’est une reconversion, après 15 ans de carrière dans l’hôtellerie et la comptabilité, il avait besoin de changer d’air, et besoin de temps pour s’occuper de ses enfants. Je me réjouis pour lui, je suis contente aussi de voir arriver un homme dans ce métier qui est tellement féminisé.
« ULIS »
Au lycée nous avons également une ULIS, et nous accueillons par ailleurs de nombreux élèves dans nos sections, aux profils variés, qui ont besoin d’être accompagné·es. Je l’ai déjà expliqué, le handicap n’est pas moindre en lycée professionnel, mais en fonction des filières, les moyens peuvent être plus adaptés. Les parents nous confient leurs enfants, avec un peu moins d’ambition, mais ils attendent de nous qu’ils soient mieux encadrés, un peu plus protégés. Une situation qui paraît bien contradictoire, quand on sait que les places dans nos formations sont calculées par la chambre des métiers.
« AESH »
Pour les accompagner, les AESH. Un acronyme de plus dans l’éducation : Accompagnant·e d’Élèves en Situation de Handicap. Ce nom, même les élèves ne l’aiment pas, il indique clairement qu’ils ou elles sont handicapé·es, ils ou elles se sentent stigmatisé·es. Les AESH que j’ai rencontré·es : Stéphanie, Karine, Michèle, Michel, Anne, Sandra, Sandrine, Samira, Stéphane, Natalia, Wiem, Kalhevani, Linda, Fatia, une large majorité de femmes, et encore, je suis sûre que j’en oublie. Il y a aussi Christine, avec qui je travaille depuis plusieurs années, et que je considère aujourd’hui comme une amie.
Christine, de professeure à AESH
Christine a commencé en 2020, elle n’a toujours été attirée que par l’éducation. « Le plus beau métier, c’est enseigner ! » me dit-elle souvent. C’était d’ailleurs sa première idée, au début des années 90, elle avait obtenu le CAPES (Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement du Second degré) en Lettres classiques. Pour le préparer, elle était partie à Paris, avec celui qui allait devenir son mari. Ils ont été reçus tous les deux, mais lui devait partir à l’armée. Elle, affectée à Rouen, se sentait trop isolée, elle a préféré démissionner.
Plusieurs années ont passé, puis ils sont redescendus dans le sud, après que lui a obtenu sa mutation. Dans ces conditions, elle a réessayé, et de nouveau obtenu son concours. Son année de stage s’est très bien passée. Elle a ensuite été affectée dans un collège compliqué, avec des classes surchargées, et peu de solidarité. Elle était désœuvrée, sans moyen, sans écoute et sans accompagnement, elle s’est sentie incapable, et, encore une fois, elle a renoncé. Alors que les années passaient, elle a choisi d’avoir des enfants et de rester à la maison pour s’en occuper. À l’époque, un seul salaire suffisait, même si déjà, ce n’était pas évident. Au bout de 20 ans, ses trois enfants sont devenus grands, son mariage était usé, elle a divorcé. Elle s’est remise à travailler. C’était en 2020, son contrat a débuté le 1er mars, après, nous savons tous ce qui s’est passé.
Nicolas
En septembre de la même année, elle faisait sa véritable rentrée au lycée, pour accompagner Nicolas, un élève autiste, qui entrait dans notre section. Ces troubles envahissants du neurodéveloppement nécessitaient un accompagnement à temps plein. Cependant, Christine n’avait jamais été formée, aujourd’hui encore, malgré son expérience, elle ne l’est pas. Heureusement, Nicolas était très sociable, et même très attachant, il l’a tout de suite adoptée. Elle n’avait pas de connaissance particulière, mais elle savait reformuler, elle l’aidait dans l’organisation, nous demandait quand il fallait remontrer, réexpliquer, et se permettait même de soutenir un autre copain, une autre copine, quand Nicolas parvenait à travailler en autonomie.
Malgré toute cette bonne volonté, malgré toute l’attention que Christine lui a apportée, malgré les discussions avec la famille, qui ne sont pourtant pas préconisées, la scolarité de Nicolas est restée très compliquée. La deuxième année, il était complètement noyé, il y avait trop à faire, trop à penser, il en souffrait. Alors il a fallu réadapter, prévoir pour Nicolas un emploi du temps allégé, supprimer certaines matières dans lesquelles il était dépassé, voire angoissé. Plutôt que l’examen du bac pro, trop difficile et anxiogène, une attestation de compétences a été proposée. Elle a permis à Nicolas de poursuivre son insertion dans le monde des adultes et d’y trouver sa place malgré ses difficultés. La famille a d’abord eu du mal à l’accepter, mais nous a ensuite remerciés. Christine a véritablement été la clé de sa réussite au lycée, elle ne l’a pas avantagé, ni injustement aidé, elle l’a juste accompagné.
Laura
Aujourd’hui encore Christine est à nos côtés, depuis 2023, elle accompagne Laura, qui a aussi des besoins particuliers. Christine n’a toujours pas été formée, de toute façon, pour les troubles du spectre autistique, il y a peu de généralités, peu de points communs d’un·e élève à un·e autre, et surtout, pas de formule magique. Il a été beaucoup plus dur pour Laura de s’adapter au lycée, à Christine, aux enseignants, aux cours « en atelier », aux autres élèves et aux relations adolescentes qui fluctuent constamment. Son angoisse de réussir la fatigue énormément, l’empêchant parfois de rester concentrée.
Mais finalement, Laura s’est bien acclimatée, et dans la classe, Christine est parfaitement intégrée. L’ensemble des élèves l’apprécie et la consulte régulièrement, elle permet une sorte de médiation avec les enseignants. Dans mon quotidien, c’est un véritable soutien, elle m’aide parfois à rédiger une partie des cours, à trouver le vocabulaire adapté. Elle me signale quand dans la classe, quelque chose m’a échappé. Elle contribue aussi à la vie du lycée. Élue parmi les représentant·es des personnels, elle participe au conseil d’administration, au conseil de vie lycéenne et à d’autres instances, parfois plus préoccupantes. Chaque année, notre proviseur remplit son document d’évaluation, le lui fait signer. Ce n’est que son responsable administratif, sa supérieure hiérarchique est l’inspectrice spécialisée, qu’elle n’a encore jamais rencontrée.
Dévalorisation salariale et honte
Quand je demande à Christine de me parler de son métier, elle me dit qu’elle est contente d’avoir trouvé sa place, qu’elle se sent utile dans l’éducation. Elle me dit aussi que ses enfants ont un peu honte, pas de ce qu’elle fait, mais de son salaire. Pour ainsi dire une misère. Elle m’explique que c’est difficile, mais qu’elle aime ce qu’elle fait, elle précise qu’elle comprend, parce que « le plus beau métier, le vrai, c’est enseigner. »
Ces paroles m’étouffent, simple collègue ou véritable amie, elle ne peut pas se dénigrer comme ça ! Je réponds que ce qu’elle fait, c’est aussi enseigner ! Je lui rappelle que dans notre établissement, les enseignants sont un peu privilégiés : des effectifs réduits, des élèves souvent motivés, et, pour certains, assez cultivés, un lycée à taille réduite, ce qui n’arrange pas les ateliers, mais facilite la communication et la solidarité. Je me sentirais assez démunie face à une classe surchargée, avec de nombreux·ses élèves en difficulté, à enseigner une matière qu’ils ou elles vont ensuite abandonner. J’estime que s’ils et elles étaient aussi honnêtes que Christine, quant à leur capacité à enseigner dans les conditions déplorables, absurdes, que leur impose notre institution, de nombreux·ses néo-titulaires auraient déjà abandonné, forçant l’éducation nationale à développer les moyens nécessaires à la réussite de tous, élèves comme enseignant·es. Le sentiment d’avoir échoué, l’usure, le manque de sens, sont de plus en plus prégnants dans notre métier et le nombre de démissions croît chaque année.
Des parcours d’AESH variés
Le discours de Christine m’attriste et m’interroge. Comme elle, beaucoup d’AESH ont cette attitude, qui dépasse l’humilité, vire à l’autocensure, ou au dénigrement. Pourtant la plupart de ces personnes sont assez diplômées et font ce métier avec une réelle volonté d’y arriver. Souvent elles ou ils avaient un attrait pour l’éducation, peut-être déjà un pied dedans. Certaines que j’ai rencontrées, par exemple, étaient professeur·es dans leur pays d’origine, mais ici, alors qu’elles ont acquis la nationalité, elles n’ont pas la possibilité d’enseigner. Il y en a d’autres, qui, avant de faire ce métier, avaient déjà été confrontées au handicap, elles ou ils ont accompagné un proche et connaissent les difficultés. Il y en a beaucoup qui sont en reconversion. Les parcours sont divers et variés, mais les deux motivations qui reviennent le plus souvent sont : contribuer à l’éducation, et conserver du temps pour s’occuper de ses propres enfants. Je retrouve chaque fois cette même dévotion, accompagnée de fragilité, ou, pour franchement la nommer, de précarité.
Nadia
Christine n’est pas un cas isolé. Pour comprendre si ce que j’observe est systémique, je décide de parler à Nadia, AESH depuis 2012. Elle connaît bien le métier, même si son parcours a, par moments, été compliqué.
Au départ diplômée en comptabilité, elle a voulu entrer dans l’éducation. Elle a postulé et a été embauchée alors que l’école faisait ses débuts dans l’inclusion. Elle a tout de suite adoré. Elle voulait continuer et même aller plus loin, pour cela, elle a passé une VAE (Validation des Acquis de l’Expérience), puis une licence en sciences de l’éducation. Alors qu’elle continuait à travailler, jusqu’à 41 heures par semaine, elle a rédigé son mémoire sur les dispositifs et moyens de l’inclusion. Une vraie ressource aujourd’hui. Elle a lu tous les textes, analysé les dispositifs et s’est ainsi formée jusqu’à maîtriser tous les enjeux de l’inclusion en milieu scolaire. Comme dans beaucoup de carrières, la vie personnelle peut parfois interférer. Nadia a connu une situation familiale qui l’a conduite à déménager, changer de département et d’académie, alors même qu’elle venait d’être titularisée.
Ici, elle a tout recommencé, elle a postulé dans l’ULIS d’un collège de taille moyenne. Son CV, son parcours et ses connaissances ont beaucoup impressionné, elle a tout de suite été recrutée. La cheffe d’établissement et la coordonnatrice ULIS lui faisaient confiance. Ensemble, elles ont beaucoup travaillé : comprendre et connaître les élèves qu’on leur confiait ; mesurer leurs difficultés ; estimer leurs capacités ; et fixer des objectifs, qu’ensemble, ils et elles seraient capables d’atteindre. Pour certains, c’était d’aller jusqu’au brevet, pour d’autres, un peu moins, qu’importe le chemin, l’essentiel était d’y arriver, pourvu qu’on leur en donne les moyens. Pour la plupart ça a fonctionné. Ce n’était pas gagné, il y avait surtout les enseignant·es à convaincre.
Parce que toujours, on leur demande de s’adapter, parce que souvent ils et elles sont démuni·es, parce qu’un ou une autre adulte dans la classe, ce n’est pas facile à accepter. Dans un mélange d’écoute et de conviction, Nadia a su trouver sa place et surtout permettre aux élèves qu’elle accompagnait d’être réellement intégré·es. Au collège, que ce soit parmi les collègues ou la direction, elle était plutôt appréciée, un peu trop, peut-être…
Les choses ont dégénéré avec l’arrivée d’un nouvel adjoint, qui rapidement a manifesté d’autres intentions que celle d’une relation strictement professionnelle. À quel moment a-t-il pensé qu’il pouvait ? Qu’avec une AESH tout était autorisé ? Peut-être pense-t-il que dans sa position, elle l’admirerait, lui obéirait, lui appartiendrait. Face à son insistance, Nadia a été ferme et lui a clairement signifié l’impossibilité de toute interaction qui ne serait pas de nature professionnelle. Il s’est vexé, s’est vengé, l’a systématiquement harcelée. Des mois particulièrement compliqués, à subir les questions, les suspicions, les diffamations. C’est précisément sur son travail qu’il l’attaquait, ses horaires, son rapport aux élèves, aux enseignants, jusqu’à lui reprocher les plus absurdes des absurdités. La même cheffe d’établissement qui avait recruté Nadia deux ans auparavant, appréciant ses connaissances et son engagement, a soutenu l’agresseur, son adjoint. Nadia a été très affectée. Elle a dû s’arrêter.
Forcée de riposter, elle a pris appui sur son syndicat, ensemble, ils ont utilisé la loi. Elle a reçu le soutien de ses collègues professeur·es qui se sont mis·es en grève avec une quasi-unanimité. Mais après ça, il a fallu de longs mois pour l’apaiser et rétablir une situation qui lui permette à nouveau de travailler, avec une nouvelle direction. Elle est revenue avec les mêmes convictions, la même volonté d’accompagner, la même détermination à convaincre les professeurs de ce qu’ensemble, ils peuvent mettre en œuvre pour permettre à ces élèves aux besoins particuliers d’eux aussi y arriver.
En écoutant Nadia, puis en repensant à Christine, je prends la mesure de ce que ces histoires révèlent. Ce ne sont pas des cas isolés, mais le symptôme d’un système. Des femmes intelligentes, engagées dans leur mission, mais que l’institution a totalement précarisées. Elles ne sont pas considérées, elles ne savent même pas si elles peuvent accéder à la salle des professeurs, osent à peine dire bonjour. Elles s’excusent de ne pas toujours réussir à s’adapter, souvent, elles ont peur de déranger. Les hommes sont très peu nombreux, ils ont un peu plus d’assurance, mais ne sont pas mieux traités. Conscient·es des enjeux, elles et ils continuent à travailler. Ce n’est pas pour le salaire, il est dérisoire, ce n’est pas pour l’estime, elles et ils n’en reçoivent pas. C’est pour Nicolas, pour Laura, pour Justine, pour Anouar, pour Steven, pour Amy, pour Tony, pour Constance ou pour Sarah, pour tous ceux et toutes celles qu’il faut accompagner.
Les élèves à besoins particuliers
Ils et elles sont de plus en plus nombreux·ses, ces élèves aux besoins particuliers. Les chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé montrent une forte recrudescence des troubles du neurodéveloppement chez les jeunes enfants. S’ils sont de mieux en mieux diagnostiqués, on ne sait pas encore les expliquer. Plusieurs hypothèses sont cependant avancées : l’alimentation, la pollution et les autres perturbateurs endocriniens, l’exposition aux écrans, et l’anxiété générale, distillée par une société de surconsommation et de surinformation.
Il y a aussi les faiblesses de l’institution : les injonctions multipliées et les classes surchargées, qui n’ont pas permis aux enseignants de repérer assez tôt les besoins, de les anticiper, et de mieux s’adapter. Il est là le véritable enjeu de l’inclusion. Le nombre de ces élèves est croissant, leurs besoins grandissants, et le manque d’AESH est criant. Mais comment recruter dans un métier que l’on refuse de considérer ? La réalité ne fait qu’empirer. Partout dans les écoles, dans les collèges, dans les lycées, et les lycées pro : des enfants qu’il faudrait accompagner, des enseignants désemparés, des AESH mutualisé·es, qui n’ont pourtant pas le don d’ubiquité, des emplois du temps toujours plus fractionnés. Malgré toutes les bonnes volontés, nous n’y arrivons pas. Avec un budget d’austérité qui supprime les postes et réduit les moyens, on est en droit de se demander si ce que l’on appelle l’inclusion ne s’apparente pas à de la maltraitance. C’est pourtant ce que l’on apprend à toutes celles et ceux qui fréquentent l’école, c’est l’idée que l’on donne du handicap à l’ensemble de la société.
Marion Dupré
