Quels sont les principaux enseignements de la conférence de comparaisons internationales du CNESCO que vous avez présidée ?
La conférence de comparaisons internationales « Le métier d’enseignant : Quelles évolutions, à quelles conditions ? » a rassemblé des chercheurs de plusieurs pays tout en portant une focale particulière sur la situation en France. Elle a permis de prendre la mesure des évolutions en cours, de mobiliser les travaux de recherches permettant d’éclairer les constats et d’alimenter la réflexion sur les politiques soucieuses d’enrayer une certaine désaffection pour le métier d’enseignant. Les difficultés de recrutement le montrent mais il faut aussi évoquer la montée de l’attrition et des démissions, le manque de reconnaissance et plus globalement une condition enseignante qui se dégrade alors même que les attentes et exigences sont plus élevées. La pénurie d’enseignants est mondiale et risque de s’aggraver encore dans les années qui viennent.
En outre, l’enjeu ne concerne pas seulement les personnels mais le système éducatif dans sa capacité à garantir une qualité de résultats et une équité de l’offre sur l’ensemble du territoire. Cela se traduit concrètement par une inégale répartition des enseignants les plus qualifiés dans les établissements ou par des taux de non-titulaires également très variables.
Pourquoi est-ce un métier de plus en plus difficile ? Est-ce le cas dans tous les pays étudiés ?
Le jugement des enseignants sur leur satisfaction professionnelle ou la qualité de leur environnement de travail peut varier selon les pays et les comparaisons impliquent une contextualisation. De plus, les enquêtes sur le niveau de difficulté dans le métier reposent sur des déclarations nécessitant den différencier les profils d’enseignants (ancienneté, discipline…) et conditions d’exercice.
Toutefois, plusieurs éléments se dégagent des analyses dans le cas français. La gestion de la classe revient comme un problème récurrent, particulièrement chez les professeurs débutants, car elle pose le défi de l’autorité mais affecte également les conditions de transmission des savoirs. Il en résulte un sentiment de perte d’efficacité des enseignants comme on peut le voir, d’après les enquêtes, sur la régulation du climat de classe qui occupe davantage les professeurs en France qu’en Europe, en élémentaire comme au collège.
De façon corrélative, motiver les élèves ou développer leur goût d’apprendre représente une difficulté plus importante chez les enseignants en France qu’ailleurs en Europe. De façon plus spécifique, la relation avec les parents d’élèves s’impose comme un enjeu déterminant, en écho à la montée des tensions et conflits observée dans certaines enquêtes. Les enseignants se sentent donc moins soutenus, tant par les parents que par l’institution.
Le métier a-t-il changé ?
Socialement, le métier n’occupe plus la même position et a subi un déclassement dont témoigne le niveau de salaire qui représentait, pour les enseignants débutants du secondaire, deux fois le SMIC en 1980 et 1,4 fois aujourd’hui, en incluant les primes. En outre, les études montrent clairement un décrochage commencé au début des années 2000, comparativement aux autres pays d’Europe, de sorte que le niveau de salaire est environ deux fois inférieur à celui d’un enseignant en Allemagne.
Ce phénomène alimente la perte d’attractivité mais aussi le manque de reconnaissance exprimé par les enseignants qui s’interrogent sur la valeur que la société veut bien accorder au métier. Là aussi, les enquêtes internationales montrent que ce sentiment est au plus bas en France (moins de 10 % des enseignants du secondaire pensent que leur profession et valorisée par la société) comparativement à la moyenne européenne (30 %) ou à des pays comme la Finlande (près de 60 %).
Au-delà des aspects statutaires, les enseignants font face à une diversification croissante de leurs missions, plus fortement dépendantes des contextes d’exercice. L’enjeu de transmission des savoirs doit davantage s’articuler aux enjeux de socialisation et aux attentes de certification des jeunes générations. Les identités sont désormais plurielles, ce qui contribue à affaiblir l’unité du groupe professionnel, sa capacité de mobilisation et sa reconnaissance.
A quoi est dû le phénomène de la crise d’attractivité, en France et dans le monde ?
Les causes sont multiples et agencées selon des combinaisons spécifiques à chaque pays. Dans le contexte français, la question du niveau de salaire est apparue déterminante, tant pour ceux qui se projettent dans le métier que pour les enseignants en poste. Plus précisément, il y a un « coût d’entrée » dans la profession jugé particulièrement élevé, pour plusieurs raisons. Il faut prendre en compte les exigences de diplôme qui ont monté au niveau master avec un concours reporté en fin d’études, ce qui peut avoir pour effet de mettre cette formation en concurrence avec des alternatives de plus en plus nombreuses. De ce point de vue, la récente réforme qui le ramène en fin de licence et accorde une rémunération aux lauréats en formation, a suscité un regain de candidatures, au moins dans le premier degré. Les effets à terme restent incertains, d’autant que la crise de recrutement souffre de fortes disparités académiques (premier degré) et selon les disciplines (second degré).
Les débuts de carrière s’accompagnent par ailleurs de contraintes matérielles et financières de transport ou de logement liées à la mobilité sur les premiers postes impliquant, surtout dans le secondaire, un éloignement. La non-maîtrise des choix d’affectation apparaît donc fortement dissuasive. Ajoutons que les postes vacants correspondent plus souvent à des académies déficitaires ou des établissements réputés difficiles de sorte que beaucoup redoutent cette mise à l’épreuve personnelle et professionnelle.
Et selon vos analyses, qu’ont en commun les professeurs des différents pays ?
Dans beaucoup de pays, les enseignants évoquent un niveau de salaire insuffisant, une charge de travail alourdie, un manque de valorisation sociale. Les motifs d’insatisfaction professionnelle sont nombreux et convergent pour souligner la difficulté de faire reconnaître le travail réel des enseignants. Face à une attractivité en berne et des conditions d’exercice qui se seraient dégradées, de façon variable rappelons-le selon les pays, on peut aussi s’interroger sur ce qui peut encore motiver le choix d’enseigner.
Parmi les facteurs décisifs, figure la question du sens donné à ce métier choisi non pas vocation, comme on aime à le dire, mais plutôt par passion. Passion pour contribuer à la formation et à l’épanouissement de l’enfant dans le premier degré, passion pour une discipline que l’on souhaite partager avec ses élèves dans le second degré. Ces fondamentaux du métier sont des leviers d’accès déterminants mais également ce qui peut permettre de « durer » dans des conditions moins gratifiantes.
Quelles sont les spécificités françaises ?
J’en citerai au moins trois. L’une porte, nous l’avons dit, sur le manque de reconnaissance des enseignants qui se situe à un niveau particulièrement bas et loin derrière nos voisins européens. Une seconde spécificité consiste dans la progression significative depuis plus de 15 ans des reconversions professionnelles vers l’enseignement, surtout dans le premier degré (12 % des lauréats en 1990 étaient actifs ou demandeurs d’emploi contre 32 % en 2020). C’est un paradoxe de la « crise d’attractivité » qui témoigne de la valeur persistante du métier pour celles et ceux qui le choisissent en seconde carrière. Des recherches seraient à mener auprès de cette population spécifique afin de comprendre ses motivations et son expérience de l’enseignement. Une troisième spécificité repose sur le statut de fonctionnaire et ses conséquences. L’un d’entre elles, vise la procédure d’affectation et les mobilités contraintes vivement critiquées car jugées inefficaces voire injustes.
Des enseignements surprenants de la conférence ?
L’enquête CNESCO de 2024 réalisée auprès de 1100 étudiants de licence 3 montre que 53 % des enquêtés se destinant au métier d’enseignant l’envisagent pour toute leur carrière (56 % dans le premier degré, 46 % dans le second). Ce résultat peut surprendre au regard du statut de fonctionnaire mais il peut traduire une évolution qui laisse à penser qu’il serait désormais envisagé de façon plus temporaire, dans une carrière faite de bifurcations professionnelles, et pourrait devenir, de ce point de vue, un métier comme un autre.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
Dans Le Café pédagogique
