Au lendemain de la publication du rapport Talis qui mettait en lumière la difficulté du métier d’enseignant en France, le Cnesco (Conseil national d’étude du système scolaire) a lancé mercredi une nouvelle conférence de comparaisons internationales consacrée au métier d’enseignant. Elle s’inscrit dans un contexte où l’Education nationale traverse une crise profonde de recrutement et d’attractivité, entre autres. « Il faut que ça mobilise non seulement les chercheurs, mais aussi les politiques pour trouver des réponses et repenser le métier. Il y a urgence » pour Pierre Périer qui préside la conférence du Cnesco lancé mercredi 8 octobre. Oui, même si la question des réponses politiques – verticales – est aussi un sujet, ne faisant pas l’objet de débats démocratiques ou n’étant pas des réponses aux questions identifiées.
Une enquête menée auprès d’étudiants de L3
L’enquête a été menée auprès de 1 101 étudiant·es de L3, issu·es de 16 universités (sciences de l’éducation, mathématiques, histoire, SVT, langues). Leurs réponses apportent des éléments sur la manière dont se construit (ou se déconstruit) l’envie d’enseigner, dans un contexte de désaffection du métier. « Ce qu’on apprend de cette enquête, c’est que ce n’est pas un problème de vocation, ce n’est pas un projet par défaut », a souligné Pierre Périer.
Choisir le métier ou … pas
Les résultats révèlent que 66 % des étudiant·es envisagent de devenir enseignant·es. Un chiffre encourageant en apparence, mais qui s’érode très vite : seuls 50 % prévoient de s’inscrire en master MEEF, et encore moins passent réellement le concours.
Le métier attire encore, mais il ne séduit plus durablement. L’engagement est précoce pour les étudiants se destinant à l’enseignement dans le Premier degré : 41 % des futur·es enseignant·es du primaire déclarent avoir fait ce choix dès l’école élémentaire. Pour les étudiants candidats dans le Second degré, c’est l’intérêt pour la discipline qui constitue la première motivation (40 %). Dans le 1er degré, c’est davantage l’accompagnement des enfants qui prévaut (45 %).
Un métier pour toute la vie pour 1 étudiant sur 2
Seulement un étudiant sur deux se projette dans ce métier sur l’ensemble de sa carrière. L’idée de vocation s’efface, au profit d’une vision plus transitoire et réaliste.
« Vouloir être enseignant, aujourd’hui, ce n’est plus forcément vouloir le rester toute une carrière. C’est un passage », a commenté Pierre Périer, « Ça dément l’idée de vocation. »
Un métier dévalorisé : salaire, conditions et reconnaissance en question
L’enquête met en lumière les obstacles puissants à l’attractivité du métier. Tout d’abord, le salaire est jugé insuffisant par 73 % des répondant·es. Pour un étudiant sur deux, c’est le premier changement à opérer. Ensuite, le manque de reconnaissance sociale est cité par 60 % et les conditions de travail difficiles (mobilité, affectation, isolement, surcharge) sont évoquées par 40 %.
La rémunération cristallise l’enjeu. En France, un enseignant débute à 1,4 SMIC, il gagne deux fois moins qu’en Allemagne. Pour Périer, cette situation reflète un déclassement social : « Quelle valeur porte-t-on au métier si on le paie aussi faiblement ? » demandent (aussi) lesétudiant.es.
Le modèle français, qualifié de bureaucratique, est aussi remis en question. Affectations imposées, hiérarchie rigide, peu de travail en équipe, sentiment de solitude : le système pèse (déjà) sur l’engagement et la projection des futur·es enseignant·es.
Une crise structurelle, ancienne et inégale
La crise n’est pas nouvelle. En dix ans, le nombre de candidats par poste a été divisé par deux. En 2010, on comptait 4 candidats par poste ; aujourd’hui, un peu plus de deux. Certaines académies, comme Créteil ou Versailles, tombent sous le seuil d’un candidat par poste, tandis que d’autres, comme Rennes, ou certaines disciplines (philosophie, histoire) restent attractives (jusqu’à 6 ou 7 candidats). « La crise est inégale selon les territoires et les disciplines », explique Périer, poursuivant : « On n’a pas une crise homogène, mais une réalité très contrastée. »
2010-2021 : six fois plus de démissions
La hausse des démissions, multipliées par six entre 2010 et 2021, renforce le diagnostic. Bien que minoritaire sur le total des effectifs, le phénomène touche 15 % des nouveaux entrants. Les reconversions progressent également, en particulier dans le premier degré.
La présentation de l’enquête est le point de départ d’un long processus scientifique conduit par le Cnesco, avant des webinaires thématiques et des ateliers en novembre. L’ensemble du processus intègre des experts internationaux, des séances publiques, et des ressources pour accompagner la mise en œuvre des propositions au niveau académique et local.
Un métier à repenser dans son ensemble
La voix étudiante montre que la crise dépasse la seule question salariale, même si elle est cruciale. C’est le métier d’enseignant lui-même qui est en crise, dans son organisation, son image et sa reconnaissance. Mais tout cela a à voir avec l’argent. Celui des salaires, comme celui investi pour la formation, l’accompagnement dans le métier.
Djéhanne Gani
Dans le Café pédagogique : dossier Talis
