Après une montée en charge rapide, passant de 80 territoires pilotes à 210 cités éducatives en 2023, le programme couvrait alors 2,6 millions d’habitants pour un budget annuel d’environ 135 millions d’euros. En mai 2025, 40 nouvelles cités ont encore été labellisées. C’est dans ce contexte que la Cour des comptes a publié un rapport fin décembre 2025 pointant des limites d’un programme déployé à marche forcé.
Un idéal d’alliances éducatives… difficile à concrétiser
Au cœur du dispositif, la volonté de bâtir des alliances éducatives mêlant école, collectivités, préfectures, associations et familles. L’ambition : « faire de l’école un acteur intégré dans son environnement, ouvert sur la cité ». Il s’agit à la fois de conforter le rôle de l’école dans les quartiers populaires, d’assurer une continuité éducative et de réduire les écarts de réussite liés au contexte social.
Pour la Cour, ces cités éducatives « renforcent la coopération locale » et contribuent à mieux intégrer l’éducation nationale dans son environnement territorial. Elles permettent une meilleure articulation des acteurs et, dans certains cas, une véritable transformation culturelle : passage de la « compétition » à la coopération entre institutions. Mais l’efficacité reste très variable. Le programme demeure « fortement dépendant de l’engagement des acteurs locaux », note la Cour, qui pointe « des ressources centrales insuffisamment mobilisées » et des risques persistants de substitution aux crédits de droit commun ou d’essoufflement des partenariats.
Un calendrier politique trop resserré
La Cour reproche au Gouvernement d’avoir déployé le programme à un rythme trop rapide. Elle évoque un « dynamisme nécessaire » qui s’est parfois transformé en « activisme affiché pour obtenir le label ». Selon elle, ce calendrier précipité est « peu compatible avec l’exigence de concevoir des projets éducatifs partenariaux pérennes et d’envergure ».
Cette accélération aurait conduit à des cités éducatives conçues sans diagnostic préalable suffisant : « Cette précipitation s’est faite au détriment de la qualité et de la valeur ajoutée des projets », prévient la Cour. Elle appelle à éviter « un déploiement d’un label de façade dans le cadre d’une généralisation à tout prix ».
Des critères de labellisation progressivement assouplis
L’analyse des indicateurs sociaux et scolaires (notamment l’indice de position sociale, IPS) révèle une évolution notable : les premières cités éducatives ciblaient des territoires avec des IPS compris entre 63 et 77, alors que les vagues suivantes s’établissent entre 77 et 87.
Pour la Cour, la priorité initiale donnée aux territoires les plus fragiles s’est diluée au profit de territoires « bénéficiant d’une dynamique partenariale plus favorable à la mise en œuvre de projets plus ambitieux ». Elle plaide pour un renforcement des exigences, voire la possibilité de retirer le label et la dotation lorsque les conditions ne sont plus réunies.
Un pilotage national affaibli
Le pilotage interministériel, essentiel au programme, s’est essoufflé. Le coordinateur national initialement nommé en 2018 n’a jamais été remplacé. Un binôme ANCT–DGESCO, créé ensuite, a cessé d’exister en 2023 sans succession. Résultat : le pilotage administratif est désormais concentré à l’ANCT.
Pour la Cour, cette évolution fait courir un risque majeur : « accroître la décorrélation entre un outil spécifique de la politique de la ville et le droit commun déployé par le ministère de l’éducation nationale ». L’absence d’un portage politique fort se double d’un manque de formation des équipes locales, principal motif d’insatisfaction des acteurs interrogés (39 % seulement se disent satisfaits).
Un risque de substitution au droit commun
Le programme souffre aussi d’un risque de dérive financière. Selon la Cour, il est « essentiel que les cités éducatives viennent en renfort du droit commun et ne deviennent pas un vecteur durable de financement d’actions prioritaires en substitution de celui-ci ».
Des remontées locales confirment ce risque. L’ANCT elle-même a alerté, dès 2023, sur « une dérive de certains préfets » réduisant les crédits de droit commun en s’appuyant sur les dotations des cités éducatives. À Pau, les responsables du programme disent avoir « de plus en plus de difficultés à rester dans la non-substitution » face au manque de moyens en protection de l’enfance, santé scolaire ou handicap, transformant parfois les cités éducatives en dispositif palliatif.
Financements : des dotations inégales et peu rationnelles
En 2024, les cités éducatives représentent 15 % du budget national de la politique de la ville. Mais leur attribution reste hétérogène. La Cour souligne des écarts considérables : la dotation par élève varie de 18 € à 373 € selon les territoires, sans corrélation systématique avec les besoins.
Certaines cités de la troisième vague – pourtant identifiées comme moins prioritaires – bénéficient même de moyens supérieurs à celles des premières vagues. La Cour appelle donc à une rationalisation, une évaluation harmonisée et une meilleure adéquation entre dotations et besoins réels.
Un programme utile, mais qui doit encore faire ses preuves
Aucune évaluation ne remet aujourd’hui en cause l’existence du label ni les financements associés. L’accompagnement national est jugé « globalement satisfaisant », mais la gouvernance pourrait mieux soutenir les territoires. Les cités éducatives ont permis, dans certains cas, d’ouvrir davantage les établissements scolaires à leurs partenaires et de créer de nouvelles dynamiques locales.
Cependant, la Cour avertit : « L’atteinte de l’ensemble des ambitions apparaît improbable en l’état », en raison de la complexité institutionnelle, du manque d’articulation entre dispositifs nationaux et locaux, et du calendrier trop resserré qui a laissé peu de temps aux territoires pour établir un diagnostic solide.
Dans la perspective d’une généralisation annoncée du dispositif et à l’approche des élections municipales, les évolutions à venir constitueront un test décisif pour la capacité du programme à installer des coopérations durables et réellement transformatrices au service des jeunes des quartiers prioritaires.
Djéhanne Gani
