Que dit le sport à l’école du rapport des jeunes à leur corps et au savoir ?
Évoquer le sport à l’école, c’est mettre en évidence une tension constitutive de notre modèle éducatif : une école qui se veut républicaine et émancipatrice continue de reléguer le corps à une place secondaire dans la hiérarchie des savoirs. On se dispense plus facilement d’EPS, on accepte que les conditions matérielles restent très inégales d’un territoire à l’autre, alors même que l’on s’alarme de la montée de la sédentarité, de la détresse psychique des adolescents et de la perte de repères collectifs.
Cette situation ne relève pas d’abord d’un manque de « volonté individuelle » des jeunes ou de leurs parents, mais d’une organisation sociale et de choix politiques qui continuent de placer la performance scolaire et la frénésie évaluative au centre de l’expérience scolaire. Dans un tel cadre, il reste peu de place pour des expériences corporelles continues, où l’on apprend à se mouvoir, à éprouver son corps, à coopérer, à gérer ses émotions, à construire de la confiance en soi.
Chez les jeunesses connectées, cette tension est encore plus forte : hyper‑visibilité numérique des corps, injonctions esthétiques et quantification permanente d’un côté ; sédentarité, fatigue, anxiété de l’autre. L’enfance tend alors à être pensée comme un investissement concurrentiel, au cœur de cette “lutte des places” décrite par Camille Peugny, où chaque activité doit « rapporter » scolairement, plutôt que comme un temps d’apprentissage commun et de formation citoyenne. Ce que l’on observe, c’est que cette compétition s’étend désormais aux pratiques sportives et culturelles, intégrées à ce marché des distinctions.
L’école devrait être l’un des lieux où l’on redonne du sens à l’expérience corporelle, en la pensant comme un vecteur d’accès au monde sensible et social. Réapprendre à se mouvoir et à partager l’expérience corporelle, c’est déplacer le centre de gravité de l’école vers une éducation du corps qui soit aussi une éducation à une citoyenneté concrète, ancrée dans les relations aux autres et dans l’expérience partagée des situations.
EPS, Sport scolaire, « 30 minutes d’activité physique quotidienne », « 2 h de sport de plus au collège » : de quoi parle‑t‑on ?
Une première exigence, pour le débat public comme pour l’action publique, consiste à clarifier les termes, les programmes et les niveaux de compétence des différents intervenants. L’EPS est une discipline scolaire à part entière, portée par des enseignants ayant suivi une formation exigeante. Elle développe un projet de culture corporelle pour toutes et tous, en donnant à chaque élève des repères pour mieux connaître son corps, s’engager dans l’effort et agir avec les autres. Autrement dit, l’EPS donne accès à des savoirs, à des techniques motrices et à des expériences de coopération qui transforment durablement le rapport au corps et aux autres.
Le sport scolaire relève d’un autre espace : celui de la vie associative, de l’engagement volontaire, de la socialisation dans un cadre moins prescriptif. Il repose très largement sur les enseignants d’EPS qui, au‑delà de leurs heures de cours, animent les associations sportives, organisent les rencontres et font vivre une fédération scolaire présente dans chaque territoire. À leurs côtés, d’autres acteurs – éducateurs, entraîneurs, responsables de clubs – interviennent avec des logiques et des formations différentes, ce qui rend d’autant plus nécessaire de clarifier qui fait quoi, avec quelles finalités et quelles responsabilités.
Les dispositifs comme les « 30 minutes d’activité physique quotidienne » ou les « 2 h de sport au collège » s’inscrivent encore dans un autre registre : celui de la santé publique et de la gestion du temps des enfants, souvent confié à des intervenants variés selon les territoires (enseignants, animateurs, associations, prestataires privés). Ils peuvent avoir leur utilité, mais à condition de ne pas entretenir la confusion.
Faire bouger ponctuellement n’est pas la même chose qu’éduquer durablement au corps. La prolifération de dispositifs sans moyens, sans continuité ni cohérence avec l’EPS et le sport scolaire peut finir par masquer l’absence d’une véritable politique éducative du corps. Cette confusion n’est pas neutre sur le plan politique : elle permet d’afficher un « héritage » des Jeux en multipliant les annonces, tout en contournant la question centrale du temps, de la reconnaissance et des moyens effectivement alloués à l’EPS, au sport scolaire et à celles et ceux qui les font vivre au quotidien.
Finalités de l’EPS aujourd’hui : santé, culture, citoyenneté, égalité filles/garçons ?
L’histoire de l’EPS montre à quel point cette discipline a été traversée par des tensions entre finalités hygiénistes, militaires, sportives et éducatives. Dans un contexte de crise sanitaire au sens large – obésité, maladies chroniques, troubles psychiques, isolement social –, la tentation est aujourd’hui forte de médicaliser le rapport au corps des élèves et de faire de l’EPS d’abord un outil de gestion des risques, comme en témoignent les nouveaux tests standardisés de condition physique en sixième et la manière dont leurs résultats sont présentés. L’enjeu n’est pas de nier l’alerte que constituent ces données – baisse de l’endurance, fortes inégalités de genre et de milieu social –, mais de refuser que l’EPS soit réduite à cette seule fonction de surveillance sanitaire, alors qu’elle peut et doit rester une discipline de culture, d’émancipation et de citoyenneté.
Une EPS qui se contente de « faire bouger » pour satisfaire des indicateurs de santé publique perd sa spécificité de discipline de culture : culture des pratiques sportives et artistiques, culture des émotions, culture du collectif. C’est précisément cette épaisseur culturelle qui permet à l’EPS de contribuer de manière singulière à la réussite scolaire, à la construction de soi et à la citoyenneté. Si l’on laisse l’accès aux pratiques sportives, culturelles et de loisirs se jouer uniquement hors de l’école, on reconduit mécaniquement les écarts de ressources entre familles. L’EPS et le sport scolaire partagent avec l’Éducation populaire cette mission d’offrir à tous une culture corporelle commune, qui ne dépende pas uniquement des moyens financiers et du capital culturel des parents.
Sur l’égalité filles/garçons, la lutte contre les discriminations et violences, l’apprentissage de la règle et de la coopération, les gymnases et les cours d’école sont de véritables laboratoires de société. Ils peuvent reconduire les hiérarchies sociales et de genre ou, au contraire, les mettre en débat, les déplacer, ouvrir des possibles. C’est pourquoi il est primordial de sanctuariser le temps de l’EPS et de l’inscrire au même rang que les disciplines dites fondamentales : ce qui s’y joue touche à l’équilibre psychique, à la relation aux autres et à la capacité de faire commun.
En quoi l’EPS et le sport scolaire relèvent‑ils d’une « exception française » ?
L’exception française tient d’abord à une articulation singulière entre l’État, l’école et le sport : une discipline obligatoire, des concours de recrutement exigeants, un sport scolaire structuré nationalement. Cette configuration distingue la France de nombreux autres pays où l’éducation physique est moins institutionnalisée et où le sport scolaire est plus marginal.
Aujourd’hui, elle est mise au défi par la marchandisation du sport, la fragmentation des pratiques, la puissance des cultures numériques et la montée des attentes en matière de bien‑être et de santé mentale. L’enjeu est désormais d’en faire un levier contemporain : faire de l’EPS et du sport scolaire un pilier d’une République qui reconnaît la pluralité des corps et des parcours, et tient compte des réalités sociales et territoriales plutôt que d’imposer un modèle unique.
La France est davantage un pays de sportifs qu’un pays culturellement sportif : de nombreuses personnes pratiquent, mais la culture sportive comme bien commun, comme langage partagé, reste fragile. Réinventer l’exception française, ce pourrait être assumer une alliance structurée entre École et Éducation populaire pour faire des loisirs sportifs et culturels des enfants un bien commun, garanti par les services publics d’éducation, plutôt qu’un marché réservé à ceux qui peuvent payer. L’école – et en son sein l’EPS et le sport scolaire – peut alors devenir un lieu d’élaboration d’une culture corporelle commune, qui ne soit ni captée par les seules élites sportives ni subordonnée aux seules logiques de marché.
Quelles évolutions des politiques scolaires et sportives pour répondre aux jeunesses d’aujourd’hui ?
Avec les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, la France a vécu une « parenthèse enchantée » réussie, mais l’héritage promis a été largement sacrifié. L’État et les institutions sportives ont massivement investi dans un événement sans engager l’effort structurel nécessaire pour transformer durablement le quotidien corporel des enfants et des adolescents, à l’école, dans les quartiers, dans les clubs.
Dans le même temps, on assiste à un développement rapide des offres marchandes de “bien‑être” et de sport‑santé, qui s’accompagne d’une médicalisation croissante des discours : stress, fatigue, anxiété deviennent autant de paramètres à gérer individuellement. Cette recomposition renforce ce que Camille Peugny appelle un “égoïsme structurel”. Dans une société marquée par la lutte des places, les familles les mieux dotées déploient tout un arsenal d’activités sportives et culturelles pour sécuriser la trajectoire de leurs enfants, tandis que les autres voient se réduire leurs marges de manœuvre, malgré un discours général sur les bienfaits de l’activité physique qui contraste avec la réalité des inégalités d’accès. Le risque est de transformer le sport en théâtre d’une concurrence de plus en plus féroce, où les capitaux économiques et culturels pèsent lourdement sur les chances d’accès dès l’enfance.
Une politique à la hauteur supposerait plusieurs inflexions majeures : un investissement pluriannuel dans l’EPS (horaires, équipements, formation, recrutement) pour en faire la colonne vertébrale d’un héritage éducatif réel des Jeux ; la création de dispositifs juridiques et financiers dédiés – fonds d’héritage territorial, loi sur l’héritage des Jeux – sécurisant les ressources pour les clubs, le sport scolaire, les associations ; la construction de véritables projets éducatifs territoriaux articulant temps scolaire, périscolaire et temps associatif, en reconnaissant les animateurs et éducateurs comme de véritables co‑éducateurs. Cela implique aussi une gouvernance plus démocratique des politiques sportives, associant enseignants, élus locaux, chercheurs, mouvements d’éducation populaire et surtout les jeunes eux‑mêmes.
L’enjeu ne se limite pas à améliorer l’EPS ou à augmenter le nombre de pratiquants : il est de reconnaître que la manière dont une société traite le corps de ses enfants – à l’école, dans la ville, dans le numérique – dit la qualité de sa démocratie. Assumer cette thèse, c’est affirmer que la question du sport et de l’EPS dépasse le champ sportif : elle engage un projet de société et l’idée même de ce que l’on doit, collectivement, aux enfants de la République.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
Dietsch, J.B. Guégan de La France n’est pas un pays de sport ? Ce que le sport dit de notre société (De Boeck Supérieur, 2025, 211 p.)
