Vous avez étudié le rapport au monde des lycéens professionnels. Pourquoi ce sujet et pourquoi le « limiter » aux lycéens professionnels ?
En premier lieu je me suis intéressé au rapport au monde des élèves pour la nécessité d’une recherche doctorale dans laquelle j’ai travaillé sur l’enseignement de la Question Socialement Vive des frontières. Le premier objectif était de comprendre les relations que les élèves entretenaient avec ces frontières et j’ai tenté d’accéder à leur rapport au savoir sur cet objet, la spatialisation de ce rapport au savoir pouvant s’appréhender à travers le rapport au monde.
Je ne me suis intéressé qu’aux lycéens professionnels d’abord parce que cette recherche a été menée lorsque j’étais encore PLP Lettres-Histoire ; mon terrain professionnel était mon terrain de recherche c’est pourquoi j’avais opté pour une posture de praticien-chercheur. Ensuite, les travaux en didactique ne prennent que rarement en compte les lycéens professionnels qui pourtant représentent environ 30% des lycéens ; il me semble qu’il est important que la recherche en didactique rende visible cet ordre d’enseignement. Enfin dans les thèmes que j’étudie, les particularités des lycées professionnels et notamment leur rapport avec le monde du travail complexifient ces sujets et les rendent d’autant plus intéressants à étudier.
Pouvez-vous expliquer le concept de « géographicité » ?
Dans son sens ontologique, la géographicité est un concept assez ancien qui a été mis en avant par Éric Dardel dans les années 1950 ; des apports relativement récents ont permis son utilisation concrète en didactique de la géographie. On peut définir ce concept comme l’expression du rapport au monde d’un sujet, autrement dit il s’agit de sa prise en compte et son appropriation de l’espace par l’expérience. Cette géographicité est marquée par les valeurs que chacun peut associer à l’espace : une valeur ustensile ou bien une valeur affective et souvent même les deux entremêlés. Ce concept est complexe à appréhender mais possède plusieurs intérêts en didactique de la géographie. D’abord, connaitre, ou tout du moins esquisser la géographicité de ces élèves permet de mieux les comprendre, d’établir avec eux une relation pédagogique plus singulière. Ensuite la connaissance de la géographicité des élèves permet à l’enseignant ou au chercheur d’élaborer des situations didactiques qui soient davantage adaptées à leurs rapports au monde, à la manière dont ils le comprennent. Et enfin, cela permet d’envisager comment des choix didactiques et pédagogiques peuvent faire évoluer ces rapports.
Un rapport spatial ou un rapport social au monde pour les lycéens professionnels ?
Il est certain que les rapports au monde de ces lycéens sont éminemment sociaux. D’une part en raison des mécanismes sociaux à l’œuvre au lycée professionnel ainsi que de leurs remises en cause, comme la reproduction sociale par exemple. Bernard Charlot, entre autres, s’est intéressé aux « réussites paradoxales » d’élèves du lycée professionnel ; par la suite les changements structurels des années 2010 ont notamment permis d’avoir davantage une lecture en positif du parcours de ces élèves. D’autre part ces rapports au monde sont sociaux en raison de l’importance des autres dans leurs géographicités. Certains élèves ne se spatialisent qu’en fonction de leurs ami(e)s, petit(e)s ami(e)s ou famille, ils ont des rapports au monde dépendants des autres et ces relations influencent voire modifient leurs géographicités. De manière générale, comme Michel Lussault l’a montré avec son « être spatial » et le concept de spatialité, nous nous inscrivons dans un jeu d’acteur spatial qui fonde nos rapports au monde et auquel, bien sûr, les élèves participent.
Des différences entre les lycéens de la voie professionnelle et de la voie générale ?
Dans le rapport au monde certainement ; je n’ai pas de données sur les lycéens de la voie générale, cependant l’aspect professionnalisant de la formation en lycée professionnel joue un rôle dans les rapports au monde des élèves. Prenons l’exemple de l’enseignement d’un Question Socialement Vive. Lorsque l’on traite d’une telle question en classe, différents genres de savoirs rentrent en circulation voir s’hybrident et notamment les savoirs scolaires et les savoirs sociaux ; pour les élèves de lycées professionnels viennent s’ajouter les savoirs professionnels qui jouent un rôle dans leur perception de la question et dans leurs rapports au monde.
De manière plus globale, les différences d’origines sociales entre les élèves des différentes voies sont particulièrement prégnantes, le lycée professionnel étant d’abord le lycée des classes populaires. Mais je trouve ce constat trop stigmatisant et je préfère considérer que la première différence est inhérente à la professionnalisation qui se joue dès la seconde en lycée professionnel contrairement à la voie générale. Par ailleurs, lors d’une enquête, j’ai demandé à une centaine de lycéens professionnels ce qui les différenciait des élèves de la voie générale et c’est cet aspect professionnalisant qui est le plus ressorti.
Ancrage local, adéquationnisme et déterminisme vont-ils ensemble ?
L’association de ces trois termes est trop réductrice pour décrire la complexité des rapports au monde de ces lycéens. Ils possèdent effectivement un ancrage local fort, qui est la somme de différents facteurs, et le choix de leur orientation peut paraitre en adéquation avec leur parcours, leur environnement local et les mécanismes sociaux à l’œuvre au lycée professionnel ce qui les conduirait vers une forme de déterminisme social et géographique. Mais la complexité des expériences individuelles, leurs subjectivités, ne peuvent pas alimenter ce déterminisme. L’ancrage local fort des lycéens professionnels n’implique pas qu’ils soient enfermés dans une vision figée du monde. Au contraire, leur rapport à l’espace est dynamique et façonné par des choix, des mobilités et des aspirations, même s’il est socialement situé.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
