Comment est née l’idée d’organiser cette fête de la fraternité au sein de votre école ?
Notre école, l’école du Biollay est une école classée politique de la ville avec un IPS très faible (76), des familles en situation de précarité et très éloignées de la culture scolaire. L’école compte plus de 26 langues maternelles autres que le français. Dans ce quartier trop souvent oublié, dans notre école, les élèves n’osent pas rêver grand, leurs rêves et ambitions sont trop souvent lestés par une réalité sociale et économique difficile. C’est pourquoi nous, enseignantes, devons le faire pour eux !
Parce que dans ce contexte la fraternité n’est pas une idée utopiste mais une réalité de survie, nous avons décidé de faire résonner au sein de notre école et de notre quartier, la fraternité, en participant au projet des cartes de la fraternité. C’est le point de départ de notre aventure qui a débuté en février 2025…
Mais nous, nous rêvions plus grand !
Pour la première fois un concours transnational (France, Espagne, Pologne, Croatie, Italie et Slovénie) de photographie était lancé par les partenaires européens des cartes de la fraternité (le projet SAY : Solidarity is About Youth : the voice of Fraternity). Le concours était réservé aux collégiens… mais comme nous croyons en nous et en ce que nous avons à apporter, alors nous avons candidaté ! Les photographies produites sont soumises aux votes des jeunes des 6 pays partenaires et un mercredi matin un appel fait trembler de bonheur notre école : notre photographie est lauréate ! En ce début juin 2025 nous sommes invités à représenter la France à Prato en Italie lors d’une grande cérémonie ! Malheureusement les contraintes administratives et financières ne nous ont pas permis d’aller en Italie récupérer notre prix. Mais quelque chose est né dans le quartier après cette victoire. Un lien fort avec les familles et cette envie folle d’amener nos élèves à porter haut ces valeurs de fraternité et à croire en leurs rêves. Une ambiance de classe également, une histoire commune qui a particulièrement lié Lolita à ses élèves .
A la rentrée 2025, nous avons décidé de mener une année de travail spécifique sur le thème et de créer une semaine de la fraternité en mars 2026. Nos deux classes, les CE2-CM1 de Madison et les CM1-CM2 A de Lolita, se sont pleinement investies dans la création d’ateliers autour de la laïcité. L’année a été et, est toujours, parsemée de temps forts, de rencontres, de concours et d’ateliers sur l’ensemble des facettes de la fraternité.
Qu’ont appris les élèves en imaginant et en animant eux-mêmes leurs ateliers ?
Les élèves se sont nourris des rencontres et des temps forts de l’année pour créer leurs propres ateliers. Tous les vendredis après-midi des mois de décembre, janvier, février et début mars, nos deux classes ses sont réunies pour travailler en petits groupes sur leurs ateliers et penser collectivement cette grande semaine de la fraternité qui avait pour ambition d’aider les gens à se comprendre pour arriver à vivre en paix.
11 ateliers ont ainsi été pensés et crées par nos élèves:
- Création de « chaudoudous » : mes actes et mes paroles laissent des traces sur les gens qui m’entourent. Produire des paroles qui font du bien et les offrir. (lien avec les ateliers de lutte contre le harcèlement menés avec la psychologue scolaire du secteur).
- Saynètes du harcèlement scolaire : identifier des situation de harcèlement et découvrir collectivement des réactions collectives ou individuelles pour mettre fin au harcèlement.
- Saynètes des émotions : reconnaître mes émotions et celles des autres afin d’adapter mon comportement
- Apprendre à gérer ma colère : donner des outils pour gérer sa colère et identifier les situations qui génèrent des sentiments de colère.
- Inclusion , initiation à la LSF : avec le support de l’album « petit panda » 5
- Création d’une œuvre collective : « vivre ensemble » la production finale sera affichée dans le quartier
- Jeu de société sur la laïcité : jeu crée par les élèves pendant les ateliers dédiés en P2
- Le consentement : Saynètes. Qu’est-ce que le consentement? Comment dire non? Comment recevoir un refus?
- Cartes de la fraternité : découverte d’un ou 2 visuels des cartes et rédaction d’un message de fraternité
- Inclusion/handicap : Comment rendre le monde scolaire accessible à tous et toutes? Un handicap qu’est ce que c’est? (Nous avons 4 élèves du dispositif ULIS inclus dans nos classes, 2 autres présentent des troubles du spectre autistique et 4 autres des troubles de l’attention, le thème du handicap et de l’inclusion est donc particulièrement travaillé en classe)
- Vivre ensemble dans un monde virtuel : reprise du permis internet/ réalisation d’un quiz
Quels sont les partenaires ? Pour quels rôles au sein du projet ?
Le projet de la semaine de la Fraternité a été élaboré et mené par nous deux et nos élèves.
Mais de nombreux temps forts et des rencontres tout au long de l’année ont permis de le nourrir.
En octobre la classe de CM1-CM2 A de Lolita est remarquée pour la création d’un texte poétique d’hommage à Robert Badinter et est invitée à participer à la cérémonie de Panthéonisation ! Nos élèves de quartier se retrouvent au cœur de la Cité pour un événement qui marquera l’histoire et qui les marquera toute leur vie ! C’est l’occasion de travailler sur la peine de mort et la dépénalisation de l’homosexualité.
En décembre : après 6 séances de travail sur la laïcité animées par l’UDAF 73 et financées par la cité éducative, les deux classes engagées dans le projet participent au concours d’expression sur la laïcité organisée par la ville de Chambéry et les deux sont lauréates respectivement du prix de la meilleure œuvre littéraire et du prix de l’engagement citoyen.
La classe de CM1-CM2 A et les CM1 de la classe des CE2-CM1 travaillent sur le « permis internet » et découvrent que sur internet comme dans la rue il y a des règles à respecter, aux côtés de la police nationale.
Au mois de février, dans le cadre de la quinzaine de l’égalité portée par la Fédération des œuvres Laïques 73, les élèves participent à une semaine de travail avec le dessinateur Clément Rizzo. Des BD sur le thème de la lutte contre les discriminations seront créés.
Au mois de mars les deux classes s’engagent à nouveau dans le projet des cartes de la fraternité et découvrent les 6 photos d’artistes sélectionnées. La rédaction de ces cartes a montré que les graines semées tout au long de l’année ont porté leurs fruits. La fraternité est ancrée dans la réflexion des élèves. Ils portent et partagent haut et fort cette valeur fondamentale !
En quoi ce projet s’inscrit-il dans un travail sur le long terme ?
Ce projet s’inscrit dans le travail et les rencontres de l’année mais également dans une démarche plus large portée par les 15 classes de l’école au quotidien. Pour vivre ensemble il faut apprendre à se comprendre et à communiquer, comprendre que personne ne réagit de la même façon et identifier les émotions que l’on ressent ainsi que celles que les autres peuvent ressentir. C’est pourquoi nous travaillons ces compétences au quotidien dans l’école : messages clairs pour régler les conflits, préoccupation partagée, conseil de classe, travail spécifique sur les émotions et le harcèlement avec les membres du RASED…
Les notions de fraternité et de vivre ensemble sont au cœur des réflexions et démarches des élèves, que ce soit dans les gestions de conflits, dans leurs argumentations face à certains textes, certaines images, dans leurs productions d’écrits. Ils ont à cœur de construire un climat scolaire propice au vivre ensemble, où chacun a le droit d’être qui il est tout en acceptant qui est l’autre.
Quels retours avez-vous eus des familles et des participants après cette semaine de la fraternité ?
Nos élèves ont fait vivre leurs ateliers à plus de 250 enfants au cours de la semaine et le vendredi nous avions prévu un temps spécifique destiné aux adultes (familles des élèves, partenaires locaux de l’école, IEN…). Les retours des participant.es ont été très positifs. Ils ont été émerveillés par le travail consciencieux et l’implication des enfants. Nos élèves, souvent fragiles scolairement se sont révélés et ont pris de l’assurance, de la confiance en eux. Ils ont été les acteurs principaux de leurs ateliers et les ont menés avec brio !
Ils ont acquis deux certitudes : la fraternité n’est pas un droit mais un effort quotidien que chacun.e doit faire et les enfants peuvent participer à changer le monde (et apprendre des choses aux adultes !).
Propos recueillis par Julien Cabioch
