Romain : Là sur la vidéo on ne le voit pas mais je viens quasiment d’arriver en classe. Remplaçant faut être rapide car tu es direct dans le bain. Si tout est bien préparé par le titulaire ou que j’arrive suffisamment tôt je peux m’adapter au contenu de la classe. Mais si c’est pas le cas, comme ce matin-là, c’est pas grave, je fonce direct par un travail. Moi quand j’arrive dans une classe, je me dis que ma mission est simple, il faut que ça avance. Les élèves sont là pour travailler, que le collègue ait prévu des choses ou non, et je ne vois pas pourquoi la journée serait « à part » sous prétexte qu’il y a un remplaçant. Là c’est une classe plutôt cool mais quand même. Et même si la classe est agitée, ou qu’il y a des trucs imprévus, j’essaie toujours de faire produire. Alors oui, ce n’est pas toujours propre, ce n’est pas toujours parfait, mais au moins il y a quelque chose qui se fait. Et ça, pour moi, c’est ça qui est important.
Faire produire, ça pose un cadre
Déjà, parce que ça aide à poser un cadre clair, celui de l’école. Quand les élèves voient que tu arrives avec des attentes, que tu ne viens pas juste « occuper le temps », ils comprennent vite qu’il va falloir bosser. Et souvent, ça suffit à calmer un peu le jeu. Alors que si tu arrives en mode « on va discuter, prendre le temps », ben ils testent. Et là, tu peux vite perdre la main. Moi je l’ai vécu plusieurs fois. Une classe un peu compliquée, je tente de prendre du temps pour installer un climat et en fait ça devient flou. Les élèves parlent, bougent, négocient tout. À l’inverse, quand tu lances directement une activité, même simple, ça canalise tu vois. Je dirais que faire produire ça pose un cadre. Ils ont quelque chose à faire, et toi tu peux reprendre la main petit à petit.
C’est en travaillant que le climat se stabilise
Et puis il faut dire les choses hein, le travail, ça protège. Une classe qui ne fait rien, c’est une classe qui dérive. Les élèves s’ennuient, ils testent, ils montent en pression. Alors que quand ils sont engagés dans une tâche, même imparfaitement, ça tient mieux. Même en EPS ou en arts, peu importe, mais il faut qu’ils soient dans une activité. Moi je ne crois pas trop à l’idée qu’il faudrait d’abord installer le climat et ensuite travailler, je dirai plutôt que c’est en travaillant que le climat se stabilise.
Et puis il y a un truc dont on parle peu, mais qui compte quand même, c’est le regard du collègue. Quand tu remplaces, tu sais très bien que la personne va revenir et regarder ce qui a été fait. Si tu laisses une journée sans trace, sans production, c’est compliqué. Attention je sais très bien ce qu’on dit, et qui est vrai, que c’est pas parce que les élèves produisent quelque chose qu’ils apprennent quelque chose. J’en ai conscience. Mais moi, j’aime bien laisser quelque chose d’étoffé. Des cahiers remplis, une trace écrite, des exercices faits, ça montre que la classe a avancé, que tu n’es pas juste venu tenir la garderie. Et ça pour moi c’est une forme de respect du travail du collègue aussi. Je pense même que ça joue aussi sur l’image qu’on renvoie en tant que remplaçant. On est souvent jugés là-dessus. Si tu fais produire, tu es perçu comme quelqu’un de sérieux, de fiable. On peut le discuter mais c’est comme ça, pour le titulaire, pour les collègues, pour l’inspection ou pour les parents.
Avec un remplaçant on travaille moins
Après, attention, ça ne veut pas dire que je fais exactement ce qui était prévu coûte que coûte. J’adapte, bien sûr, je simplifie, je change, je fais autrement. Mais je garde l’objectif de produire quelque chose. Cette journée là c’est typique puisque je suis arrivé en même temps que les élèves et j’ai pas pris le temps de savoir ce que le collègue est en train de faire. C’est pas grave, je regarderai le cahier journal à la récré mais là il faut que les élèves travaillent direct. J’ai toujours des activités de prêtes pour tous les cycles, des trucs bateau que tu es sûr que le collègue a faits à ce niveau mais en même temps pas enfantins ou occupationnels. Des vrais exercices quoi, qui me permettent aussi de jauger le niveau de la classe. Parce que sinon, on tombe vite dans une logique où on renonce trop facilement. C’est pas le cas ici mais y’a des écoles où on pourrait se dire qu’ils sont agités, donc on ne fait pas grand-chose. Et au final, les élèves comprennent très vite le message qu’avec un remplaçant, on travaille moins. Et ça, je trouve que c’est un problème.
Camille : Oui ce que tu dis est assez logique et je comprends ce que tu fais là dès ton arrivée. Mais moi je ne fonctionne pas du tout comme ça. Quand j’arrive dans une classe que je ne connais pas, ma priorité, ce n’est pas la production, c’est le climat. C’est ça mon objectif à ce me moment-là, le contact que je vais établir avec eux, la relation pédagogique que je vais installer. Parce que très concrètement, si les élèves sont angoissés, excités, ou complètement fermés, tu peux toujours essayer de les faire produire, ça ne tient pas. Tu peux obtenir quelque chose, oui, mais à quel prix et surtout avec quels apprentissages ?
C’est comme si c’était le jour de la rentrée des classes
Parce que réfléchissons, le but, c’est qu’ils fassent ou qu’ils apprennent ? Tu sais très bien que parfois tu es appelé pour soi-disant une journée ou deux puis le collègue prolonge et tu te retrouves avec une classe pendant plusieurs semaines hein. Donc ce premier contact est important. Ce que tu vas installer dans cette première journée, ce que j’appelle le climat, c’est fondamental. C’est comme si c’était le jour de la rentrée des classes presque je dirai.
Et puis il y a un genre d’illusion je trouve à les mettre à produire quelque chose. On a parfois l’impression qu’il suffit de lancer une activité pour que ça fonctionne. Mais une classe, ce n’est pas une machine, il y a une histoire, des relations, des habitudes. Et toi, tu arrives là-dedans, sans rien connaître donc tu ne peux pas dire « coucou j’arrive au boulot ». Sinon, remplaçant, n’importe qui peut le faire tu vois, il suffit d’un adulte qui surveille la classe et qui lance des exercices ? Non c’est forcément autre chose. Et moi tu vois je prends le temps, surtout le matin en arrivant comme ça. Ils ne m’ont jamais vue, je ne vais pas ne pas passer du temps à me présenter, sans formalisme hein, mais qu’ils apprennent à me connaitre.
Tu évites de laisser une trace négative
C’est pour ça que je ne commence jamais de manière aussi directe que toi. Je discute un peu, je pose des règles simples, je regarde comment ils fonctionnent. Parfois je fais un « quoi de neuf », parfois une activité un peu plus ouverte voire un petit jeu selon le niveau. Et oui, ça prend du temps. Mais ce temps, je ne le perds pas, je le gagne ensuite. Parce qu’une fois que les élèves sont rassurés, que le cadre est posé, là tu peux travailler vraiment.
A l’inverse, je l’ai vécu aussi, tu arrives, tu veux faire produire, tu insistes et ça bloque. Les élèves résistent, ça monte en tension, tu passes ton temps à gérer des conflits, à rappeler à l’ordre. Et au final, tu es épuisée, eux aussi, et le travail est bâclé. Le temps de prise de contact va influer sur le reste de la journée, voire du remplacement s’il est plus long. Et en prenant ce temps, tu évites de laisser une trace négative. Les élèves gardent une mauvaise image de la journée et alors soit le remplacement se prolonge et c’est toi qui galères les jours suivants, soit le titulaire récupère une classe encore plus agitée.
Installer un climat propice au travail scolaire, c’est déjà du travail
Quand on discute tous les deux, on dirait que l’on oppose climat scolaire et travail scolaire. Mais en fait je vais te dire, installer un climat propice au travail scolaire, c’est déjà du travail. Faire en sorte que les élèves s’écoutent, respectent les règles, se sentent en sécurité… on le sait tous, c’est fondamental. Eh bien pour un remplaçant, c’est encore plus vrai car tu n’as pas l’autorité installée du titulaire. Tu dois la construire, rapidement. Et ça, ça passe par la relation, pas uniquement par la tâche. La réalité c’est que quand tu remplaces une journée, tu ne peux pas tout faire hein. Tu ne peux pas être dans la continuité parfaite hein, donc autant assumer de ne pas suivre exactement ce qui était prévu voire de passer une journée avec moins de production pour les élèves.
Je préfère laisser une classe apaisée, disponible pour le lendemain, plutôt qu’une classe qui a « produit » mais dans la tension et ça je pense que les collègues le comprennent très bien. Ce qu’ils veulent, c’est récupérer une classe qui tient, pas forcément une pile de cahiers remplis. Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire produire et j’ai bien conscience que notre travail est jugé au regard de ce que les élèves ont produit. Mais pour moi, ça vient après, une fois que le groupe est posé, que ça fonctionne un minimum.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière une tension classique du travail enseignant, ici accentuée par la situation particulière du remplacement et qui se situe entre exigence de production scolaire et régulation du groupe classe. Camille et Romain partagent ces deux facettes de leur métier de remplaçant·e et savent que leur travail consiste précisément à arbitrer, dans l’urgence, entre deux pôles, celui de la production par les élèves et celui de l’instauration de ce que Camille appelle « un climat ». Mais les deux enseignant·es ne priorisent pas les choses de la même manière. L’essentiel ici est de proposer un cadre dialogique permettant de confronter deux manières de faire qui constituent le même métier.
Frédéric Grimaud
