Je mets en œuvre ce projet tous les ans depuis 2022 auprès de mes classes de 2de, et il rencontre toujours un franc succès grâce au « matériau » concret sur lequel les élèves sont appelés à se fonder pour le mener à bien. J’en propose ici une description et des retours d’expérience qui pourraient inspirer des collègues enseignant l’EMC — qu’ils soient professeurs d’histoire-géographie ou d’autres disciplines —, d’autant que le dispositif se prête à des adaptations assez libres dans sa forme.
« Changez leur histoire » : une campagne mondiale pour ancrer les droits dans le réel
Tous les ans depuis 2001, l’ONG Amnesty International organise une grande campagne de sensibilisation et d’action afin de venir en aide à des personnes ou des groupes de citoyens poursuivis dans leur pays pour avoir fait valoir leurs droits, avoir défendu leurs libertés ou tout simplement en raison de leur origine ethnique, de leur religion ou de leur orientation sexuelle. D’ampleur mondiale, cette campagne baptisée « Changez leur histoire » vise avant tout à soutenir des militant·es emprisonné·es et à faire pression sur les gouvernements pour exiger leur libération, par le biais de pétitions à signer. Selon le site officiel d’Amnesty International, les actions menées depuis 2001 ont porté leurs fruits : une centaine de personnes auraient été libérées ou auraient bénéficié d’un non-lieu dans le cadre de poursuites qui leur étaient intentées[1].
Pour les élèves de Seconde, cette campagne peut jouer un triple rôle. D’abord, elle permet de mettre en perspective l’État de droit français — actif et fonctionnel, conformément aux valeurs républicaines (liberté d’expression, laïcité, hiérarchie des normes…) — avec les institutions de pays étrangers où ce système est défaillant. Ensuite, elle met des visages et des noms sur des personnes victimes d’un système auquel elles se sont opposées, souvent pour interpeller la société civile sur le non-respect de libertés fondamentales ou d’engagements internationaux. Enfin, elle familiarise les élèves avec le travail des ONG internationales : leurs champs d’action, les méthodes qu’elles emploient pour faire connaître leur combat, leur financement, ou encore les profils des personnes qui y travaillent.
Pour introduire le projet, j’amène les élèves à découvrir Amnesty International, puis la campagne « Changez leur histoire », en prenant soin de revenir sur les destins de personnes soutenues lors d’éditions passées, car certaines vies ont réellement basculé à la suite des pétitions envoyées aux gouvernements. L’an dernier, par exemple, une influenceuse angolaise emprisonnée pour avoir critiqué le pouvoir sur TikTok a été libérée avec quatre autres activistes. Une militante russe, poursuivie pour avoir « diffusé publiquement de fausses informations » sur l’armée russe en raison de son opposition à la guerre en Ukraine, a quant à elle été graciée et remise en liberté.
Dans un deuxième temps, les élèves sont invités à se familiariser avec les neuf personnes retenues par l’ONG pour l’édition en cours, puis à en choisir une afin de la présenter à la classe. Mais le travail ne se résume pas à un simple exposé qui risquerait de verser dans un récit trop descriptif. L’objectif est de mettre en relation la cause défendue par cette personne avec la notion d’État de droit, et d’identifier quelle valeur démocratique a été bafouée par les poursuites qu’elle a subies. Pour ce faire, les élèves s’appuient notamment sur le site de Reporters sans frontières, qui fournit des fiches synthétiques sur l’état de la liberté de la presse et d’expression dans les pays du monde entier.
Il s’agit ensuite de caractériser le régime politique du pays dans lequel le ou la militant·e a été poursuivi·e, afin de mettre en évidence les éventuelles contradictions entre les principes énoncés dans sa Constitution et le fonctionnement réel de ses institutions. La place de la religion y joue souvent un rôle qu’il convient d’expliciter. L’objectif n’est pas de faire un cours d’histoire sur ce pays, mais d’apprendre à reconnaître, à travers un exemple étranger, les mécanismes politiques étudiés tout au long de l’année en EMC à partir du modèle français.
La deuxième phase de l’exposé porte plus spécifiquement sur le ou la militant·e : sa biographie succincte et le contexte dans lequel sa vie a basculé. Ce moment met l’accent sur le mode d’action politique employé et sur la réaction du gouvernement à son encontre. C’est à ce stade que les élèves sont invités à effectuer des recherches complémentaires sur Internet, à partir de sources journalistiques fiables qu’ils doivent impérativement identifier et citer. Le projet devient ainsi l’occasion de travailler également les compétences relevant de l’Éducation aux médias et à l’information (EMI).
Le troisième et dernier temps de l’exposé demande aux élèves d’établir le lien entre la liberté pour laquelle le ou la militant·e a été poursuivi·e et les raisons pour lesquelles, dans un État de droit fonctionnel, une telle mesure contrevient aux libertés fondamentales. Cette phase autorise un parallèle explicite avec le modèle français, en comparant les valeurs bafouées à la manière dont elles sont garanties en France par la Constitution. Les élèves doivent en outre renseigner les sources mobilisées pour leur exposé selon des normes bibliographiques précises (la norme ISO 690, par exemple).
Des formats variés pour stimuler l’engagement et les compétences
La richesse de ce projet, outre la variété des thématiques qu’il permet de réactiver, tient à la multiplicité des formats de restitution envisageables. Depuis quatre ans, je me suis plu à en faire varier les contraintes : exposé classique, exposé minuté (format « Pecha Kucha »), rédaction d’un plaidoyer politique à réciter devant la classe… Les possibilités sont nombreuses et offrent aux élèves comme à l’enseignant des moyens de mobiliser des compétences distinctes, sans sacrifier l’exigence des savoirs disciplinaires, qui demeurent au cœur de l’évaluation.
Les retours des élèves sont dans la grande majorité des cas extrêmement positifs, et visibles dans l’investissement qu’ils manifestent pour ce projet. Certains n’hésitent pas à aller plus loin en écrivant directement à la personne qu’ils ont appris à connaître, pour lui exprimer leur soutien de manière plus personnelle.
Une activité qui donne du sens à l’EMC
Au fond, ce projet tire sa force de ce qu’il articule savoirs scolaires et réalité du monde : les élèves ne travaillent pas sur des abstractions, mais sur des femmes et des hommes dont le sort dépend, en partie, de la vigilance de la société civile internationale. En mobilisant les notions d’État de droit, de libertés fondamentales et de régimes politiques à travers des cas concrets et récents, il donne à l’EMC toute sa pertinence et sa profondeur. C’est peut-être là sa vertu première : rappeler aux élèves que les droits ne sont jamais acquis définitivement, et que leur défense est l’affaire de toutes et tous.
Corentin Huneau
[1] https://www.amnesty.fr/nous-connaitre/nos-combats/changez-leur-histoire/#
