Rien de plus que nous ne savions déjà
Un an après une première note d’information de la Depp sur les qualités physiques des élèves de sixième (avril 2025), une nouvelle vient de paraitre[1], incluant les élèves de seconde. Le SNEP (syndicat de l’éducation physique, FSU) s’est déjà exprimé dans ces colonnes par la voix de Eric Donate et Claire Sackepey sur le sujet des tests[2], de leur conception et de leur utilisation. Nous vous invitons à relire cet article car l’analyse qui était faite reste valable.
Ce nouveau travail d’enquête n’apporte rien de plus que nous ne savions déjà, c’est une confirmation de la tendance lourde de la condition physique très inégale des élèves, que l’on soit garçon ou fille, de milieu socio-économique favorisé ou non. Enfin cette condition physique est corrélée fortement au volume de pratique sportive de ces jeunes.
La question centrale qui nous est posée reste celle l’action publique pour corriger les résultats que tout le monde reconnaitra inquiétants. A quoi pourraient bien servir des tests uniquement pour photographier un état des lieux de façon récurrente si rien n’est mis en œuvre pour infléchir un constat ?
L’expérience de tests standardisés à grande échelle pourrait a minima nous interroger. Par exemple depuis la mise en œuvre des enquêtes PISA, la France a baissé dans le classement entre 2006 et 2024, passant en mathématiques, lecture et sciences, respectivement de la 11e, 15e et 10e place à la 23e, 28e et 26e [3] ! Il est clair que les politiques scolaires menées pendant 20 ans n’ont eu pour effet que de dégrader la position de la France. Et apparemment, d’après les déclarations et mesures du nouveau ministre, rien ne devrait changer. On peut s’attendre à de nouvelles dégradations ou dans le meilleur des cas à une stagnation dans les années à venir.
En revenant à notre préoccupation sur les capacités physiques des jeunes, on peut craindre le pire. Si on suit les signes politiques à l’œuvre, il faudra donc s’attendre à une érosion régulière dans les 10 ans qui viennent ! On pourrait nous qualifier de pessimistes mais les faits sont pourtant parlants. Prenons juste un exemple : en endurance, la DEPP note à la rentrée 2024 que 22% des élèves de sixième se situent dans ce qui est appelé « groupe à besoins ». Ils sont 34% dans ce groupe aujourd’hui. Que s’est-il passé entretemps ? Les ministères successifs ont trouvé deux mesures absolument radicales : le désormais fameux « bouger 30 mn par jour » à l’école primaire, et les « 2h de sport en plus » dans le secondaire. Sur cette dernière mesure, un rapport de l’INJEP[4] montre que cette politique :
- ne concerne que très peu d’élèves (5%),
- la cible des « non sportif·ves » est totalement ratée (10%),
- renforce les inégalités filles-garçons car les garçons sont plus inscrits et abandonnent moins le dispositif.
Que propose le ministère ?
Pourtant ce rapport note que l’augmentation de la pratique sportive est positive à bien des égards. Or pour viser une amélioration des élèves « à besoins » comme mentionné dans le rapport, il paraitrait logique de s’adresser en priorité à eux. Que propose le ministère ? Une mesure basée sur le volontariat des élèves qui, par définition et par expérience, s’adresse à celles et surtout ceux qui pratiquent déjà une activité physique régulière. Et après une évaluation négative de cette politique, que propose le ministère : de renforcer le dispositif qui valorise et renforce celles et ceux qui ont déjà une relativement bonne condition physique, autrement dit les inégalités se renforcent… et de fait, le rapport de la DEPP précise que le pourcentage d’élèves en seconde (donc après une scolarité au collège) ayant des déficits en endurance passe à 40% !
Mais laissons cette analyse critique, nécessaire, pour nous tourner vers l’avenir. Les tests, même mal construits, ont confirmé ce que les recherches et l’expérience des enseignant-es d’EPS avaient déjà prouvé. Une part importante de la jeunesse affiche, dans les conditions des tests, de faibles capacités physiques, avec une distribution des performances très inégalitaire selon le sexe et les catégories sociales. On pourrait s’attendre à ce que le ministère de l’éducation nationale, qui a imposé ces tests, en tire des conclusions et passe à l’action. Or pas un mot dans la circulaire de rentrée[5]. Notre ministre, comme ses prédécesseurs ne prend même pas la mesure de l’évaluation de ses propres services. A quoi sert-elle alors ? A rien, à évaluer pour juste « occuper le terrain », pour prendre une métaphore sportive. Roland Gori, en 2011 déjà, dans un livre collectif[6] montrait parfaitement bien combien l’explosion des procédures d’évaluation dans tous les domaines prenait une place considérable, au point d’occulter le travail lui-même au profit d’une évaluation qui, de moyen, devient un objectif.
C’est ce qui risque de se passer si on continue sur ces tests qui demandent du temps et de l’énergie pour les organiser, d’autant qu’ils se multiplient et que l’on voudrait les généraliser à tous les établissements. Encore une fois, pour quoi faire puisque que l’on connait d’avance les résultats ? Le temps passé à organiser les tests est d’ores et déjà du temps perdu.
Pour des mesures publiques efficaces
La volonté politique est la première des conditions pour s’attaquer à un problème. Nous venons de voir que ce sujet, celui de la condition physique dégradée d’une grande partie de nos jeunes, n’intéresse pas notre ministre. Mais il intéresse les parents et les enseignants d’EPS qui y sont confrontés au jour le jour, ainsi que les médecins qui en voient les conséquences. Le pire dans tout cela c’est que l’on connait parfaitement les solutions pour inverser la tendance. Il y en a plusieurs, indissociables.
Un préalable consiste à reconnaitre que seule l’Ecole, en tant que service public s’adressant à tous et toutes, peut enclencher un mouvement décisif. Toute mesure basée sur le volontariat (des élèves, des parents, des enseignants) continuera à perpétuer voire accentuer les inégalités. L’EPS a été instituée pour s’occuper du développement physique et sportif de tous et toutes. Elle est par conséquent l’outil privilégié sur lequel s’appuyer. Comment ?
Deux registres sont à convoquer : la quantité et la qualité !
Sur la quantité, nous connaissons à travers les recommandations mondiales de l’OMS[7], qu’une heure d’activité physique par jour est un repère fiable. Actuellement, les horaires obligatoires d’EPS sont loin de pouvoir offrir ces recommandations à nos élèves, d’autant que ces horaires ne sont pas respectés, dans le primaire à cause principalement des contraintes horaires et des priorités assignées aux professeur-es des écoles, dans le secondaire à cause des trajets pour rejoindre des équipements sportifs. Le SNEP-FSU a établi un objectif raisonnable qui passe par une étape immédiate à 4h d’EPS effective dans toute la scolarité. Cette mesure devrait être considérée comme un investissement rentable à terme, car aujourd’hui le non-investissement est couteux[8] ! Concernant tous les élèves, cette mesure est la seule efficace contre les inégalités.
Sur la qualité, il faut également travailler : 4h à tous et toutes, si c’est seulement pour gigoter, ça n’aurait qu’un intérêt limité. Mais là encore il faut renvoyer les décideurs à leurs propres contradictions : comment expliquer que le même ministère puisse à la fois exiger des tests qui ne mesurent que endurance, force et vitesse, en sixième et en seconde, et proposer au Bac que la prestation « physique » ne soit que de 12/20 dans la note finale ? Comment expliquer le refus, depuis de nombres années, de revaloriser le poids de l’EPS au brevet des collèges, qui serait pourtant un signe fort (et par ailleurs sans aucun dépense supplémentaire) pour les élèves et les parents ? Comment expliquer que les programmes officiels de la discipline tentent depuis une bonne quinzaine d’années de discréditer l’accès à une culture sportive de qualité comme objectif majeur de l’EPS ? Comment expliquer enfin la dégradation régulière de la formation des enseignant-es d’EPS qui était pourtant reconnue comme une des meilleures ? La dernière réforme de la formation accentuant encore cette dégradation programmée.
Pourtant nous l’affirmons, une formation sportive exigeante, polyvalente, avec un volume adéquat, est la seule garantie d’une vie sportive en dehors et après l’école, pour tous et toutes, y compris les plus défavorisés socialement. La note de la DEPP le reprécise à nouveau : les élèves, sportifs et sportives, ont une meilleure condition physique que les autres. Ça peut paraitre évident, mais pourquoi faut-il encore le répéter ?
Il est grand temps de dire : les tests c’est bon, on a compris, il faut maintenant passer à l’action en donnant aux enseignant-es d’EPS les moyens de remplir leurs missions de service public, en visant une culture sportive artistique[9] de qualité pour tous et toutes.
Christian Couturier
[1] https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/document/education-nationaledepp-ni-2026-17pdf-516551.pdf
[2] https://www.cafepedagogique.net/2026/04/02/apprendre-ou-mesurer-quand-lobsession-de-levaluation-vide-leps-de-sa-substance-culturelle/
[3] Source IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques). ifrap.org
[4] https://lesite.snepfsu.fr/wp-content/uploads/2024/02/rapport-2HSC-INJEP-def.pdf
[5] https://www.education.gouv.fr/bo/2026/Hebdo19/MENE2612348C
[6] La folie évaluation, Alain Abelhauser Roland Gori Marie-Jean Sauret, Fayard, les milles et une nuits, 2011.
[7] Organisation Mondiale de la Santé. L’OMS recommande au moins 60 minutes par jour d’activité physique modérée à intense pour les enfants et les adolescents.
[8] Selon France Stratégie, l’inactivité coûte 140 milliards d’euros par an à la France. https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/levaluation-socioeconomique-effets-de-sante-projets-dinvestissement-public-0
[9] Rappelons que la Danse et les arts du cirque font partie de l’EPS et qu’ils participent comme les autres pratiques de l’EPS au développement de chacun et chacune.
