Des « infiniment petits » sans fondements assurés…
Ce n’est pas sûr tant on a tendance à s’en remettre à des « infiniment petits » pour juger des uns et des autres, voire même sans fondements assurés. Dans un test d’orthographe en public, Edouard Geffray a en effet malencontreusement écrit « dilemne » au lieu de « dilemme ». Et il est moqué d’autant plus qu’il s’était juste auparavant prononcé impérieusement pour une prise en compte de l’orthographe dans les épreuves des baccalauréats généraux et technologiques dès cette année.
Que dit par exemple Le Bon Usage de Maurice Grevisse, dans sa neuvième édition de 1969 (qui « devrait être la bible des écrivains » selon le « Figaro littéraire » du 8 septembre 1969, une garantie historique) ?
Article 854 bis : « Dans »le jour d’aujourd’hui », l’idée de »jour présent » est exprimée trois fois. Ce pléonasme populaire se trouve parfois dans la langue littéraire et peut y faire fort bon effet : »Nous n’avons à nous que le jour d’aujourd’hui ! » (Lamartine, Méditations) ; » Tout ce qui est français d’origine et de bon aloi ne passe-t-il pas pour archaïque au jour d’aujourd’hui ? »(A. Hermant, Chronique de Lancelot) » ; »Jusqu’au jour d’aujourd’hui, tout ce beau monde est encore dans les montagnes » (André Chamson)».
Article 978 du Grevisse : « »malgré que », au sens de »bien que, quoique » est proscrit par Littré et par les puristes. Cette locution, très fréquente dans la langue familière, pénètre de plus en plus dans l’usage littéraire. »Malgré que nous lui assurions » (Proust) ; »Malgré que j’aie quitté la scène depuis un an » (Colette) ; »Malgré qu’il ait obtenu tous les prix de sa classe » (Mauriac). »J’ai écrit, avec Proust et Barrès, et ne rougirai pas d’écrire encore »malgré que », estimant que, si l’expression était fautive hier, elle a cessé de l’être. Elle ne se confond pas avec »bien que » qui n’indique qu’une résistance passive ; elle indique une opposition » (André Gide, Incidences, pp. 73-74).
Article 872 du Grevisse : « »voire même » est considéré comme pléonastique par certains puristes. Mais si l’on considère le sens étymologique de »voire » (= vraiment), cet assemblage peut se traduire par »vraiment même » ou par »et même, à vrai dire », et n’est donc un pléonasme que si l’on prend »voire » dans son sens moderne de »même ». Cette expression s’est maintenue dans la langue littéraire : »quelques-uns, voire même beaucoup, ont voulu prendre leur part de sa gloire » (Mérimée) ; »les couteaux et les pipes, voire même les chaises, avaient fait leur tapage » (Musset)».
Edouard Geffray soutient que l’acquisition d’un langage écrit correct (en particulier dans le domaine orthographique) doit être une condition incontournable pour être reconnu d’un « niveau » suffisant au baccalauréat. C’est sans aucun doute partiellement incontestable, mais ne va pas totalement de soi. Encore faudrait-il, par exemple, que l’orthographe française soit « simplifiée » ou plutôt « mieux ordonnée » (sans parler des conditions concrètes de son acquisition, qui ne se résument pas à une injonction, même venue « d’en haut »).
« L’enseignement de l’orthographe française a le vice énorme d’incliner vers l’obéissance irraisonnée »
Il y a plus d’un siècle déjà, le grand grammairien Ferdinand Bruno a eu le mérite de mettre en cause (certes de façon quelque peu unilatérale, mais non sans raisons) une homologie entre acquisition d’une maîtrise de l’orthographe française et capacités de raisonnement et d’esprit critique. « Comme tout est illogique, contradictoire dans l’enseignement de l’orthographe, à peu près seule la mémoire visuelle s’y exerce. Cet enseignement oblitère la faculté de raisonnement ; pour tout dire, il abêtit. Il a le vice énorme d’incliner vers l’obéissance irraisonnée. Pourquoi faut-il deux p à apparaître et un seul à apaiser ? Il n’y a pas d’autre réponse que celle-ci : parce que cela est. Et comme les ukases de ce genre se répètent chaque jour, ce catéchisme, à défaut de l’autre, prépare et habitue à la croyance au dogme qu’on ne raisonne pas, à la soumission sans contrôle et sans critique. C’est d’un autre côté, n’est-ce pas, que l’école républicaine entend conduire les esprits ? » (« La réforme de l’orthographe », par Ferdinand Bruno, professeur de l’histoire de la langue française à la Sorbonne, Armand Colin, 1905, pages 7 et 8).
Claude Lelièvre
