
Faut-il mettre fin aux stages de troisième et de seconde ? Sécurité, inégalités et utilité pédagogique des stages de 3e et de 2de : une proposition de loi a été déposée mercredi 10 juin à l’assemblée nationale par le groupe insoumis et le député Paul Vannier (LFI) pour supprimer les stages de Seconde et réformer ceux de 3e .
Une proposition de loi pour protéger les élèves
« Ces drames ne sont pas des faits divers. Ils font système. Selon les chiffres du ministère du Travail, au moins cinq mineurs sont morts en 2025 lors de stages ou de périodes de formation en entreprise. Pour Matthieu Lépine, auteur de l’enquête de référence sur les accidents du travail mortels en France, aucune série de morts d’une telle ampleur concernant des mineurs n’avait été observée jusqu’alors. Ces drames sont la conséquence prévisible et évitable d’un choix politique délibéré. »
Alors que les stages obligatoires de seconde générale, instaurés à l’échelle nationale depuis 2024, débutent pour des milliers de lycéens, la question de leur pertinence et de leur existence est posée. Après plusieurs accidents mortels impliquant des adolescents en stage ou en apprentissage, familles, syndicats et responsables politiques interrogent leur maintien dénonçant à la fois les mesures de sécurité des mineurs, l’égalité d’accès aux stages et leur véritable utilité pédagogique.
Le groupe insoumis a déposé mercredi 10 juin une proposition de loi pour « supprimer les séquences d’observation obligatoires de Seconde et à réformer celles de Troisième ». Il l’a présentée entouré d’Arnaud Darthenay, lanceur d’alerte et père d’un élève mort en stage et de l’inspecteur du travail Anthony Smith.
La proposition de loi s’attaque d’abord à la séquence d’observation de deux semaines instaurée pour les élèves de seconde générale et technologique par le ministre Attal : « Un dispositif dépourvu de toute valeur pédagogique, qui consiste à envoyer des adolescents dans des entreprises sans aucune formation préalable aux risques professionnels, ne saurait être maintenu au prix de vies humaines. »
« Elle n’a de fait été créée que pour occuper les élèves de seconde pendant les deux semaines où leurs établissements sont mobilisés par l’organisation des nouvelles épreuves du baccalauréat. »
Est aussi pointée l’absence d’évaluation du dispositif : « La séquence d’observation de seconde générale et technologique ne fait l’objet d’aucune évaluation, d’aucun compte-rendu obligatoire, d’aucune notation. Elle intervient après que les choix d’orientation ont déjà été arrêtés, de sorte qu’elle ne peut contribuer à l’élaboration du projet de l’élève. »
Une semaine de découverte organisée par l’Éducation nationale
L’article 2 de la proposition de loi prévoit de supprimer le stage d’observation obligatoire en entreprise pour les élèves de troisième. À la place, il créerait un nouvel article L. 332-3-3 du Code de l’éducation instituant une « semaine de découverte du monde professionnel » organisée directement par les établissements scolaires : « Cette semaine, dont les modalités sont précisées par décret, associe les représentants des organisations syndicales de salariés et d’employeurs à la découverte du monde du travail par les élèves. Elle permet à tous les élèves, indépendamment du réseau familial dont ils disposent, la découverte du monde professionnel dans des conditions égales et sécurisées, sous la pleine responsabilité de l’Éducation nationale. »
Des stages volontaires mais strictement encadrés
La proposition de loi ne supprime pas totalement la possibilité pour les collégiens de découvrir une entreprise. Les stages volontaires seront possibles pour les élèves de troisième, dans la limite de cinq jours, soumis à une convention nationale fixant des obligations minimales pour l’ensemble des acteurs concernés : « Ces stages, qui ne peuvent excéder cinq jours, sont subordonnés à la conclusion d’une convention nationale dont la loi fixe les obligations minimales non dérogeables à la charge de l’organisme d’accueil, de l’établissement scolaire et de l’élève. »
Cette réforme permettrait de préserver la découverte du monde professionnel tout en renforçant la sécurité des mineurs et en réduisant les inégalités d’accès aux stages. Ce texte est soutenu par Arnaud Darthenay, père d’Axel, décédé à l’âge de 15 ans lors d’un stage de seconde en juin 2025. Depuis il lance l’alerte sur le manque de sécurité.
« Plus jamais ça »
Élève de seconde générale, Axel avait 15 ans, il est décédé au deuxième jour de son stage. « Ce qu’il a fait, on lui a demandé de le faire. Le problème, c’est que les entreprises ne savent pas quoi faire faire à des enfants de 15 ans, ni ce qu’elles ont le droit de leur faire faire », explique-t-il au Café pédagogique. Arnaud Darthenay estime que les stages d’observation placent des adolescents dans des environnements professionnels sans préparation suffisante ni véritable encadrement.
Des risques sous-estimés
Il dénonce que les élèves de troisième et de seconde générale soient envoyés en entreprise sans formation spécifique aux risques professionnels. « Chaque métier comporte ses propres risques. Dans les travaux publics, le bâtiment ou l’industrie, les dangers sont très différents. Or, dans certaines petites entreprises, les habitudes de travail se transmettent depuis des années sans véritable remise à niveau en matière de sécurité », affirme-t-il. Pour lui, cette situation augmente les risques d’accidents, tant pour les salariés que pour les jeunes accueillis en stage. Il critique également le stage obligatoire de seconde générale : « Les élèves ne sont pas prêts à travailler en entreprise, encore moins à effectuer de la manutention. D’ailleurs, ils sont censés observer. Dans un bureau, les risques sont moindres. »
Une utilité pédagogique contestée
Au-delà des questions de sécurité, c’est le sens même de ces stages qui est remis en cause. « Il n’y a aucune égalité des chances », estime Arnaud Darthenay. « Dans la plupart des cas, les stages sont trouvés grâce au cercle familial, aux amis ou aux connaissances. Les entreprises acceptent souvent un jeune pour rendre service aux parents. Les élèves subissent une forte pression pour trouver un stage, alors qu’il leur est rarement possible d’intégrer le secteur professionnel qui les intéresse réellement. »
Cette critique rejoint celles formulées depuis plusieurs années par la majorité des syndicats enseignants, qui dénoncent les inégalités sociales générées par les stages d’observation et leur inutilité, comme le rappelle la secrétaire générale du Snes-FSU, Sophie Venétitay : « Le SNES demande la suppression des stages de 3e et de 2de, que nous jugeons inégalitaires et dangereux. Donc cette proposition de loi rejoint, en partie, nos demandes sur ce sujet. »
Un rapport parlementaire critique
Une mission flash sur l’évaluation de l’accompagnement des élèves à la découverte des métiers et à l’orientation, des députés Arnaud Bonnet (Les Écologistes) et Laurent Croizier (Les Démocrates) en juillet 2025, a également souligné plusieurs limites du dispositif. Le rapport pointe notamment les difficultés de mise en œuvre, les inégalités d’accès aux stages et les interrogations sur leur efficacité en matière d’orientation. Les auteurs estimaient que le stage de seconde générale devrait être profondément revu et ne peut être maintenu en l’état sans garanties supplémentaires.
Repenser le dispositif
Au-delà des questions de sécurité, c’est l’intérêt même de ces stages pour l’orientation qui est interrogé. Dès lors, pourquoi maintenir un dispositif dont les bénéfices pédagogiques restent discutés alors que les risques existent ? Les organisations patronales défendent le principe d’une découverte précoce de l’entreprise et plaident pour un meilleur encadrement plutôt que pour une suppression des stages.
Faut-il les réformer, les sécuriser davantage ou y mettre fin dans leur forme actuelle ? Les drames récents ont relancé un débat plus large sur l’orientation, les finalités de l’école et les conditions dans lesquelles les adolescents découvrent aujourd’hui le monde du travail.
Djéhanne Gani
Paul Vannier : « A l’école la finalité pédagogique doit toujours l’emporter »
Dans Le Café pédagogique
https://www.cafepedagogique.net/2026/06/05/protection-des-mineurs-en-formation-professionnelle-une-premiere-etape/
