Le cadre et la loi
Pour préparer la rentrée, il faut en premier lieu regarder les cadres mis en place par le ministère afin d’orienter l’action de chacun de nous. Plusieurs textes récents et moins récents nous permettent de comprendre les priorités proposées et donc la place prise par le numérique (et plus récemment l’IA) dans ce cadre. Les nouveaux référentiels du métier d’enseignant (en vigueur à partir de septembre 2026 ) proposent un cadre presque commun à toutes les disciplines pour ce qui concerne le numérique. Pour accompagner ce texte, le cadre de la formation initiale en master a été précisé (Arrêté du 12 janvier 2026 incluant lui aussi un cadre pour le numérique). Rappelons ici que le code de l’éducation apporte des précisions (Article L312-9 du code de l’éducation modifiée en 2024 ) dans sa section 3 intitulée « La formation à l’utilisation des outils et des ressources numériques. » Rappelons enfin la référence au CRCNedu destiné aux enseignants qui définit l’ensemble des compétences numériques devant être acquises et maîtrisées.
Ces textes demandent quelques éléments d’analyse critique. On peut tout d’abord, compte tenu de l’actualité, s’interroger sur la place de l’Intelligence Artificielle dans le nouveau référentiel métier. On peut y lire « – Développer une approche technique, pédagogique et critique de l’usage de l’IA dans un cadre scolaire « , accompagnant des directives plus générales regroupées sous la proposition suivante : « Mettre en œuvre des usages participatifs et favoriser l’engagement avec le numérique en classe au service des situations d’enseignement et d’apprentissage. »
On peut penser que ce document devrait faire référence au cadre d’usage de l’IA en éducation) proposé en 2025. Toutefois, il n’y est pas fait explicitement référence dans aucun des documents cités plus haut. Peut-être faut-il considérer que la notion de cadre d’usage n’est pas à assimiler à texte réglementaire officiel (BOEN) ? Toutefois ce cadre d’usage s’appuie sur les repères réglementaires existants (protection des données, etc.) et élargit le propos à des recommandations éthiques et déontologiques.
IA et compétences numériques
A propos de l’IA on s’étonnera de n’avoir pas encore d’actualisation du CRCNedu alors que celui-ci s’inspire de la directive européenne appelée Digcomp. Pourtant on peut déplorer cette absence de mise à jour alors que la version 3 du Digcomp a déjà intégré très précisément et globalement l’IA dans l’ensemble des compétences. Même si un PIX IA existe pourquoi un produit spécifique alors que l’Europe l’a intégrée ?
On peut cependant constater la prudence du ministère qui écrit « Conformément à leur liberté pédagogique, les enseignants, les personnels d’éducation et les formateurs mettent en œuvre ces compétences en fonction de leur ingénierie pédagogique ou de formation, avec discernement et selon leur contexte d’exercice« . Cette prudence, voire attentisme, s’inscrit dans la suite des hésitations des politiques publiques en matière de numérique éducatif, oscillant entre incitation et limitation.
Se former au numérique : un choix mais pas une obligation
Ce qui est étonnant c’est ce passage du document cadre de la formation des enseignants qui précise : « La formation intègre une évaluation basée sur une mise en œuvre professionnelle et la passation d’un parcours permettant la délivrance d’une attestation des compétences professionnelles, dans le cadre de référence des compétences numériques d’éducation. L’obtention du diplôme est indépendante de la délivrance de l’attestation. » Ainsi, comme depuis 2013, l’obligation de certification de compétences numériques des enseignants reste à la porte du référentiel et de la loi.
Maîtriser pour enseigner ?
Rappelons ici que les élèves eux sont « obligatoirement » évalués sur leurs compétences numériques. Elles « constituent un élément essentiel du parcours scolaire, de l’insertion professionnelle et d’une citoyenneté éclairée« . On peut lire ici la double contrainte entre le monde professionnel qui nécessite des compétences numériques et la citoyenneté qui incite à la prudence… Peut-on imaginer une formation et une évaluation sérieuse des élèves sans leurs correspondants chez les enseignants ? On voit là encore les hésitations du ministère par rapport à la place du numérique dans la classe compte tenu des débats actuels qui rappellent ceux de 1997 par exemple.
Des questions pas nouvelles pourtant
Signalons donc les débats autour des rapports Gérard et Sérusclat de 1997 et du PAGSI (Programme d’Action Gouvernemental pour l’entrée dans une Société de l’Information). La question de la pertinence du numérique en éducation était confrontée au volontarisme des rapporteurs et des politiques du moment. Rappelons cependant ici la pertinence de certaines analyses du Rapport Gérard (sénateur, ancien enseignant) dans ces préconisations :
- « Lorsque l’outil devient instrument, il convient de penser son inscription dans le programme scolaire.
- Il faut que tous les enseignants dominent l’outil et enseignent sa maîtrise aux élèves et étudiants avec les objectifs de leur discipline.
- Il faut veiller à ce que chaque établissement dispose des ressources humaines et des matériels pour mettre en œuvre les directives des programmes.
- Tous les savoirs liés à la recherche de l’information, à l’exercice du sens critique, à la maîtrise des différents niveaux d’abstraction, à l’apprentissage de la lecture de l’image… doivent être enseignés dans l’enseignement secondaire »
Redonner une vraie place aux compétences numériques
Comment ne pas déplorer aujourd’hui, au-delà des débats publics, qu’il n’y ait pas une incitation forte en direction des compétences numériques des enseignants ? Le refus de rendre obligatoire pour la certification, jadis du C2i2e, et aujourd’hui du CRCNedu, révèle un attentisme qui ne fait qu’alimenter les méfiances et les méconnaissances. Il faut distinguer ce qui est nécessaire pour éduquer et ce qui est faisable dans la salle de classe, dans les établissements. La réalité des pratiques sociales, réseaux sociaux, smartphones, IA et autres a envahi l’espace culturel et scolaire de chacun de nous. Comment éduquer et conduire les jeunes à leur développement si les enseignants n’ont pas les bases personnelles nécessaires ?
La lettre de rentrée du ministre de l’Education se limite au rappel des interdictions (réseaux, téléphones), à la maîtrise du langage, de la rationalité et se traduit par cet étonnant propos : « interdire les exercices à trous » !!! Or il y a bien un trou dans la raquette de la formation des enseignants. Les INSPE et autres opérateurs de formation (dont CANOPE) vont devoir faire aussi des choix, au-delà ou pas des contraintes réglementaires. Ils devront parvenir à développer une culture éducative globale et citoyenne qui prenne en compte le numérique et l’IA au lieu de les cantonner dans un espace d’incertitude.
Bruno Devauchelle
