Il fait déjà 30°C le matin
Ma salle est au 2e étage, heureusement elle est orientée nord-est, je n’ai pas le soleil direct. Mais j’ai tout de même la chaleur. Il fait déjà 30°C le matin et la chaleur s’accumule de jour en jour, d’autant que nous ne pouvons pas laisser les fenêtres ouvertes la nuit. Il n’y a pas de volet, juste un rideau, et le mur qui donne sur l’extérieur est tout fin.
On a la chance d’avoir des arbres dans la cour. J’ai déjà fait cours dehors mais nous ne pouvons pas tous y aller en même temps et c’est vite lassant de voir les élèves jouer à se jeter les copeaux de la « cour oasis ». Et au-delà d’une certaine chaleur, c’est intenable. Il y a quelques salles plus fraîches au rez-de-chaussée, mais… elles sont prises, et nous n’allons pas y rassembler nos 500 élèves. J’ai acheté un ventilateur sur pied, j’apporte un brumisateur. J’encourage les élèves à boire, je les emmène remplir leur gourde à chaque début d’heure (et je suis très étonnée de voir le nombre d’élèves qui n’ont ni gourde ni bouteille avec eux).
Ce matin, nous avons travaillé. Cet après-midi, j’ai apporté un livre de contes : un groupe de personnes qui souffrent de la chaleur et de la soif pendant la période du Ramadan se racontent des histoires pour se distraire en attendant la rupture du jeûne – cela m’a semblé de circonstance, c’est un très beau livre, je leur ai fait la lecture pendant une heure. Franchement, que faire d’autre ?
Où sont passés les arbres ?
Je me souviens avec nostalgie de la superbe rangée de cerisiers du Japon qui courait sur toute la longueur de la rue, entre le tram et mon collège. Ils étaient magnifiques au printemps, ils sentaient bons et nous donnaient de l’ombre et de la fraîcheur dès qu’il commençait à faire chaud. Mais les racines abîmaient le trottoir. Ils ont tous été coupés. Maintenant, nous avons un beau trottoir avec des incrustations brillantes, et nous y sommes accablés par le soleil.
Il y a des terrains inoccupés près du collège, qui pourraient être des zones de fraîcheur si on les laissait foisonner librement. Mais ils sont rasés systématiquement (et maintenant tout gris, tout brûlés). Je n’arrive pas à comprendre qu’autant de municipalités s’en prennent encore aux arbres, à l’herbe. La conception de ce qui « fait propre » ou pas dans l’espace public n’a pas évolué depuis les années 80, on dirait que le changement climatique n’existe pas.
Notre premier devoir : protéger les enfants
Je ressens beaucoup de colère de voir qu’on parle toujours de sensibiliser les élèves à l’écologie. Outre que tous ces discours de « sensibilisation » et de « prévention » peuvent devenir extrêmement anxiogènes pour les enfants, où sont les décisions qui permettraient de les protéger en limitant et en inversant le réchauffement qui menace tant leur avenir ? Ne faudrait-il pas commencer par faire en sorte que les adultes puissent vivre de façon moins destructrice pour le climat, et ce sans se ruiner ni se compliquer exagérément la vie ?
Quand je suis devenue enseignante, on m’a dit que mon premier devoir était de protéger les enfants. Mes élèves n’ont pas de pouvoir d’achat, pas encore le droit de vote. Ils viennent majoritairement de familles modestes, qui sont les plus exposées aux effets du réchauffement tout en y contribuant statistiquement le moins. N’est-ce pas un peu cynique de leur dire à eux qu’ils doivent faire des efforts ?
Bien sûr qu’il faut encourager les enfants à protéger la planète. Mais pour cela, il faudrait commencer par leur donner accès à la nature et à la possibilité d’en profiter. On aime ce qu’on connaît, et on protège ce qu’on aime. J’ai grandi à la campagne. La nature est mon refuge, elle irrigue tout mon univers imaginaire et sensoriel. Il me semble donc évident de faire des efforts pour la protéger.
Mes élèves vivent dans du béton, il n’y a pas de financement pour que chaque enfant de Seine-Saint-Denis puisse aller un mois par an respirer l’air de la campagne et profiter de la fraîcheur de la mer, de la forêt, du lac, du jardin.
Au-delà du désagrément immédiat de ces périodes de canicule, je me demande surtout à quel moment nous allons nous décider à penser réellement à l’avenir des enfants.
Barbara Aubert
