La crise climatique n’est plus une surprise pour personne. Elle se répète désormais chaque année et les enseignants doivent faire face à ces vagues de chaleur suffocantes. Marion Fellrath, professeure des écoles, livre ici le récit d’un quotidien scolaire bouleversé par la canicule et pose une question simple : jusqu’où l’école peut-elle compenser des dysfonctionnements que la chaleur rend soudain visibles ?
Un devoir de vigilance supplémentaire
La canicule à l’école, ça veut dire essayer d’oublier notre propre fatigue physique, notre manque de sommeil à cause des nuits trop lourdes, la pénibilité de la chaleur, pour veiller à la santé des enfants. Il faut leur rappeler sans cesse de s’hydrater, de ne pas s’agiter ou courir.
La thermorégulation n’est pas encore mature chez les enfants. Ces pics de chaleur les rendent vulnérables et nous nous sentons d’autant plus responsables de leur sécurité. Nous veillons toute la journée et redoutons les malaises.
À cette tension vigilante s’ajoutent leurs plaintes bien justifiées et leur irritation nerveuse. Eux non plus n’ont pas bien dormi, eux aussi ont chaud. Les conflits peuvent jaillir bien plus vite. Les temps de récréation sont donc, là encore, des moments de grande vigilance, car nous savons que toutes les conditions sont réunies pour que les accidents surviennent.
Des solutions bricolées ?
On entend parler de toutes les solutions possibles : adapter ses pratiques, chercher un endroit plus frais dans l’école, faire la classe dehors. Mais proposer la classe dehors n’est pas possible partout. Dans les écoles citadines où j’enseigne, les quelques parcs sont pris d’assaut, les espaces extérieurs sont vite bondés, et même à l’ombre, la chaleur nous écrase.
Le plan ministériel de gestion des vagues de chaleur rappelle des principes de précaution qui viennent se heurter à des dysfonctionnements qui se révèlent en cas de crise. Prenons les « Moyens techniques » pour réduire les effets du rayonnement solaire sur les surfaces exposées (amortissement ou isolation grâce à des volets, pare-soleil ou stores extérieurs). Au 3e étage de notre école, les rideaux censés protéger un peu du soleil ont mis deux ans à être posés par la mairie de Paris. Il a fallu que quelqu’un vienne prendre les mesures, plus tard un autre employé est venu poser la tringle. Une autre personne a livré les rideaux. Puis une dernière s’est chargée de venir les accrocher. Entre chaque étape, des mois se sont écoulés, avec des relances incessantes de la directrice d’école. En attendant, nous étouffions.
Descendre dans le préau un peu plus frais ? Volontiers, mais deux classes seulement y rentrent sur une école de 9 classes.
Tout le monde y met du sien.
Nous sommes plusieurs à essayer d’arriver le plus tôt possible à l’école. Les premiers ouvrent toutes les fenêtres pour capter un peu de la fraîcheur matinale.
Les deux incroyables agentes d’entretien de notre école du vingtième arrondissement ont fait tout ce qu’elles peuvent pour nous aider. Elles ont installé par exemple un tuyau d’arrosage dans la cour et sont venues arroser les élèves lors des récréations. Les élèves devenaient fous de joie, se jetaient sous la pluie bienfaisante de cette douche improvisée.
Les parents munissent leurs enfants de petits ventilateurs, de couvre-chefs et de gourdes bien remplies en les exhortant à boire toute la journée.
Certains collègues sont partis en mission « glaces à l’eau » au supermarché du coin pour offrir un rafraîchissement opportun pendant la récréation de l’après-midi.
Fait-on encore vraiment classe dans ces conditions ?
Face à ce type de situations, quelle est vraiment la mission de l’école. Qu’attend-on réellement de nous pendant ces journées ? Croit-on vraiment qu’il est possible de générer des temps d’apprentissage ? Vu l’état des enfants et le nôtre, cela s’avère compliqué, voire impossible.
Les objectifs de la journée se détournent des savoirs. Le seul qui prime devient « survivre à la chaleur », sans que personne ne fasse de malaise.
Alors, attend-on de nous que nous « gardions » les enfants malgré tout ? Que nous les « occupions » ?
Faute de pouvoir faire autre chose, nous tentons d’avancer bon an, mal an dans notre programme. Car à la canicule s’ajoute aussi toute la pression des fins d’année scolaire : faire ses livrets, espérer finir le programme, rencontrer les parents d’élèves pour faire le bilan, faire nos spectacles ou événements si attendus du mois de juin…
La canicule révèle nos dysfonctionnements
J’ai eu plusieurs fois la sensation que la crise climatique était un des rares chocs que l’École ne parvenait pas à absorber. Car elle est bien vaillante et résiliente, notre école publique. Elle prend des coups, elle n’a pas les moyens de fonctionner correctement et, régulièrement, on lui demande d’encaisser les ondes de choc des séismes qui agitent notre société.
Les inégalités sociales ? L’École devrait les lisser et réparer à elle seule l’ascenseur social.
Les violences sexistes et sexuelles ? L’École va éduquer.
Le terrorisme, la guerre, le racisme, le complotisme, la désinformation ? L’École va consoler, rassurer, expliquer, instruire, faire mémoire, fabriquer du ciment social.
La liste pourrait être bien plus longue. La réaction est toujours la même : pas de panique, l’École est là ! Et elle va faire le travail.
Je n’ai aucun problème à ce que l’École prenne en charge les questions socialement vives. Elle est au cœur de la société et j’aime profondément notre mission d’éducation. J’ai envie, à ma petite échelle, dans ma classe, de contribuer à faire un monde plus juste en combattant l’ignorance et les violences.
Mais toutes ces grandes commandes faites à l’École se font souvent sans moyens supplémentaires, sans formation et sans aide.
Quand la canicule arrive, elle vient lever le voile sur tout ce qui dysfonctionne. Face à la chaleur, le maquillage fond…
On voit alors tous les bâtiments mal isolés dans lesquels nous travaillons. La crise écologique à laquelle nous sensibilisons nos élèves sort des manuels de géographie et de sciences pour devenir bien réelle. On voit le robinet cassé qui n’est pas réparé depuis des mois. On voit les classes surchargées où les élèves « se battent » pour espérer avoir un filet d’air du ventilateur. On voit le manque de remplaçants si un collègue se retrouve souffrant. On voit les inégalités sociales qui nous sautent encore davantage aux yeux avec les conditions de logement des élèves ou ceux qui n’ont ni chapeau ni gourde. On voit les élèves en difficulté peiner encore davantage.
Et surtout, on voit l’impuissance d’un système face à des situations de crise.
Chaque été, c’est la même partition qui se joue : on agit dans l’urgence comme s’il s’agissait d’une surprise, on bricole mais on oublie de réparer. La canicule, comme un projecteur malencontreux, vient révéler les fissures d’un système que personne ne veut prendre la peine de colmater durablement.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment faire classe pendant une vague de chaleur. La véritable question est de savoir comment adapter durablement l’École à un monde qui se réchauffe, et surtout, comment faire pour qu’elle ne soit plus seule à encaisser les chocs — afin que les autres institutions (mairies, collectivités, État) prennent pleinement leur part dans la protection, le bien-être et la réussite des élèves et des personnels.
Marion Fellrath
