Cet épisode n’est pas le premier, et très certainement pas le dernier
Alors que nous traversons un nouvel épisode caniculaire particulièrement sévère, les appels à la prudence sont diffusés par les médias, nous rappelant les « bonnes pratiques » et les consignes pour se protéger des fortes chaleurs, avec une attention à avoir auprès des plus précaires et vulnérables… Cet épisode n’est pas le premier, et très certainement pas le dernier. Et on retrouve ici tous les ingrédients d’une situation de crise dans laquelle on constate un manque d’anticipation et de stratégie pour y faire face — alors même que des plans existent et devraient guider les actions de prévention. Les écoles, dans la dernière semaine avant les vacances d’été et alors que s’achèvent les épreuves du baccalauréat, sont particulièrement impactées, et s’avèrent peu adaptées. La seule solution est alors de tout simplement les fermer et de renvoyer les enfants chez eux, sous la responsabilité de leurs parents, quand ils ont la possibilité de les garder, dans des conditions souvent pas plus favorables.
Évidemment, il y a comme un air de ressemblance avec ce que nous avons traversé avec la crise provoquée par l’apparition du Covid-19. Il y a un peu plus de six ans maintenant, le Président de la République annonçait que, pour faire face à une pandémie hors de contrôle, les Français devaient se confiner pour une durée indéterminée. Nous avons accepté de nous confiner et de couper tout contact avec l’extérieur, avec les autres. En quelques jours, nos horizons se sont réduits à nos espaces domestiques.
Comment s’organiser pour faire face ?
Durant ce moment très particulier, après un temps de sidération, nous avons eu besoin de comprendre comment une telle situation : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment s’organiser pour faire face ? Et comment poser les bases du « monde d’après » ? Soulignant en particulier l’importance des métiers subitement devenus essentiels, alors même qu’ils étaient jusque-là méprisés ou invisibilisés. Les initiatives pour répondre à ces questions n’ont pas manqué : dès le 30 mars 2020, Bruno Latour a lancé une vaste réflexion à travers un questionnaire ; l’enquête VICO (Vie en confinement) a partagé ses premières observations dès juin 2020 ; l’ANR a financé en mai 2020 une enquête portant sur les établissements d’enseignement supérieur et de recherche face à la crise sanitaire. Ces travaux ont essayé de comprendre, à chaud, la nature de l’événement.
Mais depuis, plus rien, comme si nous avions décidé de tourner la page et de retrouver notre vie d’avant. Nous avons vite oublié les mots clés qui avaient envahi et guidé notre quotidien pendant plusieurs mois (la distanciation sociale, les gestes barrière, les protocoles et attestations, les cas contact, etc.). Mais à refermer trop vite cette parenthèse, ne prenons-nous pas le risque de la revivre ? Ne faut-il pas prendre le temps d’en faire le bilan et de tirer les enseignements d’une telle expérience ?
La continuité pédagogique, coute que coute
La généralisation des plans de continuité pédagogique illustre d’abord cette ambiguïté. Pendant la crise sanitaire, tout a été mis en œuvre pour éviter la fermeture des écoles, devenue le symbole de ce qu’il fallait empêcher tout prix. De cette expérience semble être née une conviction durable : quelles que soient les circonstances, l’école doit continuer, coute que coute. Les établissements scolaires sont désormais sommés d’anticiper une multitude de scénarios exceptionnels : crise sanitaire, canicule, catastrophe naturelle, fermeture temporaire des locaux ou dégradation des conditions d’accueil.
Cette logique donne le sentiment que chaque nouvelle crise appelle avant tout une réponse organisationnelle destinée à préserver le fonctionnement de l’institution. La continuité pédagogique apparaît alors comme la réponse ultime, celle qui permet de maintenir l’activité malgré tout. Les établissements doivent prévoir l’imprévisible, sans que soit toujours posée la question des transformations permettant de réduire les vulnérabilités révélées par les crises précédentes. La continuité devient alors moins le prolongement des enseignements tirés de l’expérience qu’un mode de gestion récurrent de situations dont les causes profondes demeurent insuffisamment traitées.
Qu’avons-nous réellement appris ?
Les épisodes de canicule qui perturbent aujourd’hui le fonctionnement des écoles en offrent une illustration saisissante : préparer des solutions alternatives d’enseignement ne répond que partiellement à la question de l’adaptation des bâtiments scolaires à un climat dont chacun sait qu’il sera plus chaud demain qu’hier.
Mais la question dépasse largement celle de l’organisation scolaire. Au-delà des protocoles, des plans de continuité et de la volonté de maintenir l’école à tout prix, que reste-t-il réellement de l’expérience vécue collectivement ? Nous sommes tous prêts à reconnaitre le rôle crucial joué par les acteurs mentionnés comme essentiels, à savoir les personnels de santé, mais aussi les associations ou les enseignants. Mais ces métiers ne sont-ils pas (aussi) vite retombés dans l’invisibilité, pour ne pas dire dans l’indifférence ? La crise sanitaire a fait ressortir des problématiques urgentes, telles que la santé mentale des jeunes ; elle a mis à l’épreuve notre capacité à organiser les formes de solidarités et de soin à l’autre. Mais qu’avons-nous réellement appris de cette épreuve ?
Si nous ne voulons pas que le monde d’après soit pire que le monde d’avant, si nous souhaitons éviter d’être submergé par un sentiment d’impuissance, alors il est urgent d’organiser ce bilan collectif et d’imaginer, comme le proposait Bruno Latour « les gestes barrières contre le retour de la production d’avant crise ».
Sarra Ben Salah et Régis Guyon
Pour aller plus loin :
Hors série de Kadékol, webradio de l’IFE : https://ife.ens-lyon.fr/kadekol/lecole-face-a-la-crise-sanitaire
Sarra Ben Salah, « Face à la crise sanitaire : la fabrique de la continuité pédagogique », Diversité [En ligne], 200 | 2022, mis en ligne le 03 octobre 2022 URL : http://journals.openedition.org/diversite/1777
