« Nous sommes montés jusqu’à 38°C »
Ventilateurs prêtés par les familles, cours transformées en refuges, enseignants placés en ASA ou exerçant leur droit de retrait. Avec des températures dépassant parfois 38°C dans les classes, les écoles parisiennes bricolent pour tenir. Renvoyés à leur responsabilité personnelle, les personnels dénoncent l’absence d’anticipation de l’Éducation nationale, face à un épisode climatique pourtant annoncé depuis plusieurs jours.
À l’école Houdon, dans le 18e arrondissement de Paris, la décision a été prise collectivement. Les neuf enseignants de l’établissement, qui accueille environ 150 élèves répartis dans sept classes et deux dispositifs spécifiques, ont cessé l’accueil des enfants à partir du début de semaine. « Dès lundi matin, à 8 h 30, il faisait déjà 32°C dans certaines salles. Au cours de la journée, nous sommes montés jusqu’à 38°C », témoigne Xavier Jardin, professeur des écoles maître formateur (PEMF). « Quand un tiers seulement des élèves est présent, on peut se demander : à quoi bon maintenir l’école ouverte ? » Lundi matin, seuls 40 élèves étaient présents. « Les familles avaient déjà anticipé. Beaucoup ne remettaient pas leurs enfants l’après-midi. Au bout d’un moment, ce n’était plus de l’école, c’était de la garderie », résume l’enseignant.
« Un danger pour les enfants comme pour les personnels »
Face à la chaleur, l’équipe a tenté de s’adapter : cour ombragée le matin, préau l’après-midi, activités réduites, mais ces solutions ont rapidement montré leurs limites. « Nous avons gardé les enfants dans la cour toute la journée lorsqu’il faisait 35°C. Les sorties scolaires ont été annulées, les fêtes d’école également. Mais nous n’avons reçu aucune consigne sur la manière de faire classe dans ces conditions », regrette Emma Millereux, enseignante à l’école Houdon.
Pour les personnels, la question ne concernait plus seulement le confort mais la sécurité. « Toute l’équipe était unanime sur l’impossibilité d’accueillir les élèves. Il y avait un danger pour les enfants, mais aussi pour les adultes », explique Xavier Jardin. « Les enseignants, les agents municipaux, tout le monde était impacté. »
Une multiplication des fermetures d’écoles
Après plus de dix jours de fortes chaleurs, les organismes sont éprouvés. « Les corps sont fatigués. J’ai eu connaissance de deux malaises rien que mardi », rapporte de son côté Frédérique Aïdid, élue à la F3SCT académique pour Sud Éducation Paris. Dans une école du 19e arrondissement, ce sont 6 malaises jeudi 25 juin.
L’école Houdon n’est pas un cas isolé. De nombreuses écoles parisiennes fonctionnent au ralenti ou ont suspendu l’accueil des élèves. Dans le 18e arrondissement, les écoles Lepic, Joseph-de-Maistre, Championnet, Orsel, Jean-Baptiste-Clément, Cavé ou encore Houdon sont citées parmi les établissements fortement perturbés. Dans les 10e et 20e arrondissements, plusieurs écoles ont également annoncé des fermetures ou un fonctionnement très réduit. À l’école Ourcq B, dans le 19e arrondissement, les conditions sont devenues particulièrement difficiles dans les étages supérieurs.
« Il fait très chaud dans mon école. Les classes du deuxième étage sont étouffantes. Le préau restait à peu près vivable jusqu’à lundi, mais avec la chaleur qui s’accumule, cela devient de plus en plus compliqué », décrit Frédérique Aïdid. « Beaucoup de personnels souffrent et cherchent simplement à se protéger. » Dans certaines écoles, les températures relevées dépassent largement les seuils de vigilance habituellement retenus par les spécialistes de la santé au travail. Selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), le travail sédentaire présente déjà des risques à partir de 30°C, tandis que les situations deviennent particulièrement dangereuses au-delà de 33°C. « Une école du 18e arrondissement a relevé jusqu’à 42°C », affirme la représentante syndicale.
Face à la situation, plusieurs syndicats ont appelé les personnels à faire valoir leur droit de retrait afin de contraindre l’administration à prendre des mesures. « Nous avons lancé cet appel pour obliger l’administration et le rectorat à prendre leurs responsabilités », explique Frédérique Aïdid. Dans les faits, de nombreux enseignants ont finalement bénéficié d’autorisations spéciales d’absence (ASA). À l’école Houdon, cette solution a été privilégiée.
« Nous avions envisagé le droit de retrait, mais la notion de danger grave et imminent est difficile à faire reconnaître. On nous a conseillé de demander des ASA, qui ont été accordées sur simple déclaration sur l’honneur jusqu’à jeudi », explique Emma Millereux. Mais depuis mercredi, la situation s’est tendue. Selon plusieurs témoignages, les services académiques demanderaient désormais des certificats médicaux pour prolonger ces absences. Une demande jugée irréaliste par les syndicats. « Depuis minuit, les consignes exigent un certificat médical alors que les services de santé sont déjà saturés. Nous sommes en vigilance rouge, tout le monde est vulnérable », déplore Frédérique Aïdid. Cette consigne a été assouplie au cours de la journée. « En alerte rouge, tout le monde est vulnérable » lance-t-elle.
« Demain, notre école sera fermée, on a tous demandé une ASA et on n’accueillera pas les élèves car les conditions sont mauvaises » explique Damien, professeur de maternelle dans le quartier de Belleville. Dans cette école, comme dans tant d’autres, les températures ont atteint entre 33 et 35 °C dans les classes. « Nous avons rempli le registre RSST, mais nous n’avons eu aucune réponse ». Les climatiseurs promis arrivent au compte-goutte et sont en nombre insuffisant. « Entre les déclarations et la réalité du terrain, ce n’est pas à la hauteur. » Plusieurs salles exposées au sud ne disposent ni de rideaux ni de volets. Pour limiter la chaleur, les équipes ont installé des couvertures de survie aux fenêtres. « On se débrouille comme on peut. »
Quelle anticipation ?
De nombreux parents ont gardé leurs enfants à domicile, il y a la moitié des élèves présents. Si la cour arborée et un bac à eau permettent d’offrir un peu de fraîcheur, les personnels estiment que les conditions d’accueil restent insuffisantes et dénoncent un manque d’anticipation face aux épisodes de canicule. « Avant même la canicule, toutes les organisations syndicales avaient demandé des aménagements du temps scolaire. Tout a été refusé », regrette Frédérique Aïdid.
Parmi les propositions rejetées figuraient notamment des horaires adaptés, des rotations de personnels ou encore une réduction des effectifs accueillis. « Quand seulement 50 élèves sur 200 sont présents, nous avons proposé des roulements. Là encore, cela a été refusé », ajoute-t-elle.
Des bâtiments inadaptés au réchauffement climatique
Au-delà de la gestion de crise, les personnels pointent l’inadaptation du bâti scolaire aux épisodes de chaleur extrême. À l’école Houdon, comme ailleurs, les fenêtres ne peuvent être ouvertes complètement en raison des dispositifs de sécurité. Les ventilateurs disponibles sont anciens et insuffisants. Ailleurs, certaines écoles ont dû être équipées grâce à des prêts effectués par les familles elles-mêmes. « On nous renvoie à notre responsabilité individuelle et collective, mais aucune solution locale n’est réellement acceptée », résume un enseignant parisien.
Dans une école élémentaire, les effectifs étaient tombés à moins de cinq élèves dans certaines classes dédoublées. « À 8 h 30, il faisait déjà 30°C au premier étage et 38°C au troisième. » Pour les personnels, la canicule actuelle agit comme un révélateur : « Il y a une vraie souffrance face au dilemme : ne pas venir parce qu’on n’en peut plus, tout en s’inquiétant pour les élèves qui restent chez eux dans des appartements parfois encore plus chauds », résume une enseignante.
La question de l’avenir de l’école
Alors que la vigilance rouge a été déclenchée dans plusieurs départements et que les températures continuent de grimper, de nombreux enseignants s’interrogent désormais sur la capacité de l’institution scolaire à faire face à la multiplication des épisodes climatiques extrêmes. « Cette semaine donne un aperçu de ce qui nous attend », estime Frédérique Aïdid. « Nous fonctionnons dans une forme d’autogestion. Les équipes bricolent des solutions au quotidien pendant que l’institution peine à répondre. »
Pour les personnels mobilisés, la question dépasse largement l’épisode actuel. Elle interroge la capacité de l’Éducation nationale à adapter durablement ses bâtiments, son organisation du travail et la protection des élèves comme des agents face aux conséquences du réchauffement climatique.
Djéhanne Gani
