Enseignant d’histoire-géographie dans l’académie de Montpellier et créateur du podcast Mémoire Vive, Charles Mallet s’attache à vulgariser l’histoire et les questions mémorielles en multipliant les formats et les publics. À l’occasion d’un échange autour d’Apologie pour l’histoire de Marc Bloch, il revient sur l’actualité de cette œuvre majeure qui invite à penser l’histoire comme un dialogue permanent entre passé et présent, au service de l’esprit critique et de la compréhension du monde contemporain.
Peux-tu te présenter en quelques mots : dans quel établissement enseignes-tu, et quelle place occupe la vulgarisation historique dans ton travail, notamment à travers ton podcast ?
J’enseigne l’histoire-géographie en collège et lycée depuis 6 ans. J’exerce actuellement dans l’académie de Montpellier. J’ai lancé un podcast (« Mémoire Vive ») il y a deux ans afin de renouer avec une forme de stimulation intellectuelle que j’avais connue au cours de mes études et que je ne trouvais pas au quotidien dans mon métier. J’essaie également de vulgariser l’histoire et les questions mémorielles, en variant les formats pour m’adresser tant à des collègues qu’à de simples curieux. C’est aussi ma manière de me pousser à lire et à me tenir à jour. L’enseignement et le podcast sont deux activités que je compartimente mais qui se nourrissent mutuellement. En classe, mes meilleures digressions sont, je pense, des restes de préparation d’épisodes !
Ton épisode consacré à Apologie pour l’histoire, l’œuvre testamentaire de Marc Bloch, s’ouvre sur un parallèle avec un autre intellectuel-témoin de son temps, Victor Klemperer. Qu’est-ce qui les rapproche selon toi ?
Le hasard des lectures m’a fait lire la Lingua tertii imperii de Victor Klemperer quelques mois avant de me replonger dans L’Apologie pour l’Histoire. En préparant l’épisode consacré à cette dernière, le parallèle m’a sauté aux yeux !
Plusieurs caractéristiques les rapprochent. Tout d’abord, ce sont deux universitaires, qui pratiquent une science humaine et sociale (la linguistique pour Klemperer, l’histoire pour Marc Bloch). Dans leurs œuvres-témoignages (en l’occurrence, davantage dans L’Etrange défaite que dans L’Apologie en ce qui concerne Marc Bloch) ils conservent l’outillage critique de leurs disciplines respectives, en le mettant au service de la compréhension du temps présent et des générations futures.
Ensuite, ce sont deux victimes du Nazisme du fait de leurs origines juives. L’Apologie de Bloch et LTI (La langue du IIIe Reich) de Klemperer sont donc chacune à leur manière, des œuvres de résistance : une manière de sauver la légitimité de l’Histoire face aux pseudosciences et aux propagandes nazies et vichyssoises ; une déconstruction de la langue nazie pour ne plus la subir dans le cas de Klemperer.
Enfin, leurs témoignages avaient pour vocation de leur servir de planche de salut dans un monde devenu invivable : un moyen de conserver la dignité que leurs gouvernements leur refusaient en même temps que le statut de citoyen, en les assignant à leurs origines juives (Klemperer étant pourtant converti au protestantisme et Marc Bloch ne voyant dans le judaïsme qu’un héritage familial qu’il ne reniait ni ne revendiquait).
Ce qui m’a frappé dans la lecture de la LTI de Klemperer, autant que dans L’Etrange défaite ou L’Apologie pour l’histoire de Marc Bloch c’est que les trois ouvrages sont autant de professions de foi en l’intelligence humaine (face à des régimes dans lesquels on criait plus volontiers : « mort à l’intelligence ! »). In fine, Klemperer a laissé un ouvrage si pertinent qu’il est toujours cité par les historiens contemporains du nazisme et que L’Apologie pour l’histoire a accompagné la formation de milliers de chercheurs et d’enseignants depuis plusieurs générations. C’est à la fois une leçon à méditer et un motif d’espoir pour chaque enseignant.
Comment Marc Bloch conçoit-il, dans cet ouvrage, le dialogue entre le présent et le passé ? En quoi cette conception reste-t-elle éclairante dans ton métier ?
On entend souvent que l’Histoire est l’étude des faits passés. Marc Bloch considère quant à lui que l’histoire est davantage l’étude du changement dans le temps. Le passé n’est donc pas pour l’historien qu’un objet d’étude extérieur à lui-même qu’il pourrait passer au microscope. Il existe une continuité de ses objets d’études dans le temps, indépendamment de l’écoulement des générations. Il note qu’« il faut bien qu’il existe dans l’humaine nature et dans les sociétés humaines un fonds permanent. Sans quoi les noms mêmes d’homme et de société ne voudraient rien dire ». Ce « fonds permanent » implique une base de compréhension avec les hommes du passé. Bien sûr, le problème de l’historien est que, ne pouvant recréer le passé en laboratoire, il doit passer par des consciences autres que les siennes, qui sont ses sources, et qu’il doit critiquer.
Le travail de l’historien réside donc dans un aller-retour constant entre le passé et le présent. Les deux temporalités s’éclairent mutuellement. D’une part, car toute histoire est contemporaine : on interroge le passé depuis notre propre temps et ses questions brûlantes (les problématiques liées au genre par exemple, n’étaient pas posées il y a quelques décennies). D’ailleurs, Marc Bloch souligne que, par moment, l’expérience personnelle peut s’avérer éclairante : « c’est toujours à nos expériences quotidiennes que, pour les nuancer, là où il se doit, de teintes nouvelles, nous empruntons en dernière analyse les éléments qui nous servent à reconstituer le passé ». D’autre part, une période passée possède ses logiques propres qu’il convient d’appréhender sans jugement pour ne pas verser dans l’anachronisme.
Ainsi, ne voir le passé qu’à travers nos lunettes nous empêche de le comprendre, et ne l’interroger que pour le reconstituer tel qu’il était ne peut que produire un travail qui ne sera pas aux prises avec l’actualité (et donc inutile à éclairer le présent). Ne pas connaître le passé c’est se condamner à mal comprendre le présent, mais ignorer le présent, rend toute lecture du passé inopérante. D’où la nécessité d’un aller-retour constant.
Cette conception est éclairante pour l’enseignant car elle permet d’accepter de se détacher de la pure transmission des connaissances brutes pour se concentrer sur la manière de mettre ses connaissances au service de l’apprentissage d’une méthode critique. A ce sujet, certains passages de L’Apologie résonnent particulièrement avec nos problématiques contemporaines : « en notre époque, plus que jamais exposée aux toxines du mensonge et du faux bruit, quel scandale que la méthode critique manque à figurer, fût-ce dans le plus petit coin des programmes d’enseignements : car elle a cessé de n’être que l’humble auxiliaire de quelques travaux d’atelier ». Cette conception du dialogue entre passé et présent autorise aussi à effectuer des parallèles avec l’actualité pour donner du sens à ce que l’on enseigne.
Quelle place Bloch accorde-t-il à l’exigence d’objectivité dans le « métier d’historien » ?
L’exigence d’objectivité est souvent mal comprise, confondue avec une stricte neutralité qui ne peut exister (puisque tout propos est situé ne serait-ce que dans le temps et l’espace). L’objectivité consiste pour Marc Bloch à s’abstenir de juger, comme il le résume dans sa formule restée célèbre quand il déplorait qu’ « aux creux réquisitoires » succédaient « autant de vaines réhabilitations » : « Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous, simplement, quel fut Robespierre ! ». L’historien doit être conscient qu’il possède un système de valeurs chronologiquement, socialement, et géographiquement situé et faire de son mieux pour éviter les jugements de valeurs.
Chez Bloch, tout part d’une question. Pourquoi fait-il du questionnement le véritable moteur de la démarche historique ?
L’histoire est une démarche d’enquête (c’est le sens littéral du mot grec historia). Or une enquête est nécessairement motivée : elle suppose qu’il y ait quelque chose à élucider, à trouver, à comprendre. C’est donc la question de l’historien qui informe le reste de sa démarche puisque c’est avec elle qu’il « attaque » les sources.
C’est d’ailleurs pour cela que l’histoire se renouvelle constamment : un même corpus de sources pourra livrer une histoire différente selon les questions qu’on lui pose. Le même corpus pris sans question préalable condamne l’observateur à n’être qu’un copiste, à subir ses sources et à les retranscrire sans les éclairer. C’est ce que l’enseignant traque dans les copies sous le terme de « paraphrase » !
Douter, pour un historien, est-ce une faiblesse ou une force ? Quelle est la position de Bloch ?
Le doute méthodique fait partie intégrante de la méthode critique. On peut bien entendu voir cela comme une faiblesse car elle rend le scientifique moins assertif que l’idéologue de plateau (ou de librairie), ce qui peut émousser la force de son message, si l’on parle d’un point de vue rhétorique. L’histoire a longtemps été (et demeure, sous la plume de certains auteurs) un genre littéraire, dont le mode d’expression indépassable était le récit. Or on sait que certains thèmes, voire certaines périodes historiques, pour peu que l’on s’éloigne de l’histoire purement évènementielle, ne se prêtent pas au récit (comment raconter la préhistoire ? ou l’évolution des pratiques matrimoniales dans tel milieu social à telle époque ?). Là où le lecteur recherche des certitudes, l’historien n’a parfois que des hypothèses à lui présenter.
Le doute est pourtant ce qui donne au savoir issu de la méthode scientifique son avantage décisif sur toutes les autres formes du savoir : il permet d’aboutir aux connaissances les plus solides. Il est aussi une manière de s’adresser au lecteur ou à l’élève comme à un adulte, en lui présentant loyalement ce que l’on sait, ce qu’il est possible de savoir dans l’état actuel de la science. Aussi, toute affirmation doit être contrôlée, et le cheminement pour y aboutir retraçable (donc réfutable). L’historien désire être réfuté, quand les idéologues abusent de l’argument d’autorité. Bloch déplorait déjà en 1941 que « notre opinion, même la moins ennemie des lumières, a perdu jusqu’au goût du contrôle ». C’est ce goût du contrôle que nous devons donner aux citoyens. Par ailleurs, le doute est ce qui permet à la recherche d’avancer : si toute histoire était donnée une fois pour toute, à quoi bon former des historiens ?
Bloch insiste sur l’importance de la langue dans le travail historique. En quoi les mots sont-ils, selon lui, déjà une affaire de méthode ?
On peut ici revenir à Klemperer : les mots sont des constructions collectives, forgées par la société pour des usages divers. Bloch note que contrairement aux phénomènes naturels, les phénomènes humains se donnent à eux-mêmes des noms. Certains mots sont démonétisés puis resurgissent avec une connotation nouvelle (ainsi, le terme « fanatique » trouva-t-il dans la langue nazie, une connotation positive qu’il n’avait jamais eu auparavant). Certains mots apparaissent après la chose qu’ils désignent, d’autres au contraire sont toujours en usage alors qu’ils ne désignent plus tout à fait la même chose (Marc Bloch utilise l’exemple assez parlant de la « voiture » qui ne désigne plus aujourd’hui un véhicule tiré par des chevaux). En bon médiéviste, il évoque également les multiples variations lexicales existant à une même époque en fonction de la géographie, mais aussi du groupe social considérés. De nombreuses périodes ont connu le multilinguisme : ainsi dans le monde gréco-romain ou au cours du Moyen-Âge occidental. Bref, les mots sont en eux-mêmes des objets d’histoire. Pour le citer, « le vocabulaire des documents n’est, à sa façon, rien d’autre qu’un témoignage. Précieux, sans doute, entre tous ; mais, comme tous les témoignages, imparfait ; donc, sujet à critique. »
Or, l’historien reçoit son vocabulaire avec son objet d’étude, un vocabulaire qui peut être tout aussi ambigu que le vocabulaire contemporain. Il faut donc arbitrer entre plusieurs impératifs : celui d’être compris de ses lecteurs, profanes ou initiés, sans trahir la réalité étudiée. Faut-il traduire ? Certains termes sont intraduisibles (par exemple, revenons – encore – à Klemperer, le mot « Reich », que l’on traduit par « empire » alors qu’il se rapprocherait de « règne » au sens eschatologique du terme – « que ton règne vienne »). Il faut donc dans ce cas garder le terme dans sa langue d’origine et l’expliquer. Parfois, un mot contemporain, pour approximatif qu’il soit, peut tout de même s’avérer plus commode. L’important est d’arbitrer entre la commodité, la clarté et la précision, en évitant l’anachronisme. Il n’y pas, selon Marc Bloch, de solution définitive, et l’historien doit décider au cas par cas.
L’exigence de la démarche historique selon Bloch crée une tension avec les impératifs de la transmission scolaire. Comment cette tension résonne-t-elle concrètement dans ta pratique d’enseignant ?
Dans l’introduction de son Apologie, Marc Bloch écrit justement qu’il « n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers ». Je trouve cette phrase très inspirante bien qu’elle désigne un horizon difficile à atteindre ! Je ne pense pas qu’il y ait en soi de tension entre les impératifs de l’enseignement et la démarche historique. L’enseignement secondaire n’a pas vocation à former des historiens, mais de futurs citoyens capables de penser par eux-mêmes. C’est à l’enseignant de trouver le niveau de simplification acceptable pour se faire comprendre sans trahir la démarche critique qu’il doit transmettre à ses élèves.
Dans ma pratique j’essaie de faire de mon mieux pour transmettre une démarche critique sans sacrifier les savoirs, qui sont autant de points repères importants pour lire le monde Je ne prétends pas toujours y parvenir, mais j’essaie de les habituer à réfléchir par eux-mêmes : je mets un point d’honneur à ne jamais répondre à une question pour laquelle je n’ai pas de réponse. Si cela se prête au cours, il m’est même arrivé de rechercher la réponse avec eux, en direct, en leur montrant ma démarche. Bien sûr, en fonction du niveau et du temps disponible (toujours insuffisant !) j’insiste beaucoup sur la méthodologie.
Propos recueillis par Corentin Huneau
