« L’académie de Paris a décidé de supprimer 4 heures aux Unités localisées d’inclusion scolaire niveau collège (dispositifs ULIS), ainsi que 8h pour les UPE2A ». Mathilde Zrida est enseignante spécialisée dans un dispositif ULIS collège à Paris, elle dénonce dans ce texte les attaques contre l’école inclusive, non seulement les moyens manquent mais ils baissent à la rentrée.
Si l’utilisation du mot inclusive pour définir l’école peut amener de nombreux débats, nous pouvons penser que si l’école l’était réellement nous n’aurions pas besoin de mot pour le notifier. De plus, si l’école peine à proposer à tous les élèves et notamment aux élèves en situation de handicap une scolarité de qualité, n’est-ce pas aussi la conséquence d’une société où les différences sont malmenées ?
Une politique d’inclusion ne permet pas de « couvrir l’ensemble des besoins des élèves de manière efficace et équitable ».
Les dernières actualités concernant l’école inclusive notamment à Paris remettent en lumière le rapport de la Cour des comptes de septembre 2024 sur l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap : la politique d’inclusion ne permet pas de « couvrir l’ensemble des besoins des élèves de manière efficace et équitable ». Si tout le monde s’accorde sur le saut quantitatif d’élèves scolarisés en milieu ordinaire, public et privé (+ 470 % dans le second degré entre 2004 et 2022 – chiffres MEN-DEPP gouvernement) le saut qualitatif, lui, n’est pas au rendez-vous. Les besoins ont augmenté, mais sur le terrain nous remarquons une baisse de la capacité structurelle à y répondre.
Une école inclusive fragile
La mise en œuvre de l’école inclusive reste donc extrêmement fragile. Fragilité renforcée par certains choix ministériels et académiques. C’est à la veille des 20 ans de la loi de 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées que l’académie de Paris a décidé de supprimer 4 heures aux Unités localisées d’inclusion scolaire niveau collège (dispositifs ULIS), ainsi que 8h pour les UPE2A*. Beau cadeau d’anniversaire justifié par la baisse démographique et par l’inscription à partir de la rentrée prochaine des élèves d’ULIS et UPE2A dans les effectifs globaux des établissements.
Des attaques contre l’école inclusive :
Certains diront que ces 4h étaient un privilège puisque certaines académies les avaient déjà supprimées, d’autres diront qu’il faut bien faire des choix dans un contexte de restrictions budgétaires mais pourquoi prendre aux plus démunis ? Le gouvernement fait le choix de mettre des moyens dans le pacte enseignant (massivement rejeté par les concernés), dans les groupes de besoins en français et en mathématiques (en place dans un très faible nombre d’établissements), dans l’expérimentation de l’uniforme ou encore dans le Service National Universel. Mais cela fait-il sens sur le terrain ?
Beaucoup s’accordent sur le fait que ces choix n’amélioreront pas la réussite de tous les élèves et n’aideront donc pas l’école à sortir des nombreuses difficultés qu’elle traverse. Mener une réflexion globale et mieux penser la répartition des enveloppes budgétaires, en lien avec le terrain, paraît plus qu’indispensable.
Au-delà de ces 4h, les enseignants spécialisés dénoncent une attaque supplémentaire à la scolarisation des élèves en situation de handicap. Ces choix nient les réalités de terrain et les multiples difficultés que rencontrent les enseignants, les familles et les élèves quotidiennement. Le métier d’enseignant spécialisé -coordonnateur ULIS- en collège est un métier encore méconnu jusque dans l’éducation nationale. L’isolement des professionnels est conséquent et ils sont souvent seuls pour défendre l’inclusion des élèves en situation de handicap.
Des professionnels seuls et fatigués
Les missions sont innombrables en plus des heures d’enseignements devant élèves : coordination des soins avec les partenaires extérieurs, travail avec les familles, travail de partenariat avec les équipes enseignantes et la direction, créations d’adaptations pédagogiques, rôle de personne ressource, sensibilisation dans l’établissement, gestion des transports adaptés, réunions ESS*, travail d’orientation des élèves, aménagements des emplois du temps, supervision des AESH, réunions et organisation de projets, gestion de crises, gestion du budget ULIS, gestion des besoins physiologiques de certains élèves, organisation des examens, etc… Et quand, à cette charge, s’ajoutent les vulnérabilités de certaines familles comme la barrière de la langue ou des difficultés économiques, c’est toute la machine qui s’enraye. Nous ne pouvons accepter de telles inégalités.
Il n’est pas rare d’entendre des enseignants spécialisés dire avec une grande dose d’épuisement qu’ils sont à la fois enseignants, assistants sociaux, éducateurs, psychologues, secrétaires. Les missions s’accumulent mais le salaire, lui, reste bien mince. Alors pour sortir de l’invisibilité, les enseignants spécialisés essayent de lutter, de s’organiser même si les disparités de contexte local et de statuts n’aident pas.
Face à la suppression d’heures dans l’académie de Paris, nous avons alerté la presse, des élus et une lueur est apparue.
Une audition au Sénat
Nous avons réussi à avoir une audition au Sénat grâce à M. le Sénateur David Ros faisant le lien entre les travaux en cours du groupe socialiste et écologiste du Sénat notamment sur les AESH et notre demande de sollicitation. Le mercredi 19 mars, Aude Fera-Vintrin (coordonnatrice du MAVIP* à Paris), Jennifer Mbappé (enseignante spécialisée en ULIS collège à Paris) et Mathilde Zrida (enseignante spécialisée en ULIS collège à Paris, formatrice et porte-parole du groupe) ont donc été auditionnées par Mme les Sénatrices Colombe Brossel et Marie-Pierre Monier.
Les discussions ont été précieuses et extrêmement enrichissantes. L’objectif était bien sûr d’alerter sur les suppressions d’heures mais surtout d’interroger le système dans son ensemble. Nous avons pu, en toute confiance, exprimer entre autres les conditions de travail, les difficultés rencontrées dans l’inclusion des élèves en situation de handicap et les leviers d’amélioration. Nous avons aussi pu valoriser les réussites des élèves en situation de handicap, nos engagements envers eux et notre passion dans leur accompagnement.
Si nous avons voulu alerter et sortir du silence, c’est avant tout pour les élèves et leurs familles qui méritent bien plus que ce qui leur est actuellement proposé. Nous sommes sorties du Sénat avec un sourire car nous avons été écoutées, entendues et comprises par deux élues engagées et bienveillantes. Premier pas déterminant qui, nous l’espérons, en déclenchera bien d’autres.
Mathilde Zrida
* UPE2A : Unité Pédagogique pour Élèves Allophones nouvellement Arrivés
* ESS : Équipe de suivi de scolarisation
*MAVIP : Module d’accompagnement vers l’insertion professionnelle
