« Je suis en colère, en colère devant ce gâchis monumental qui se manifeste par les résultats PISA ». C’est la 33e rentrée de Karine Boulonne, principale adjointe à Lille. La représentante FSU Perdir et adjointe en charge de l’éducation à Lomme exprime sa colère : la faute à PISA ? Non, elle exprime sa « colère contre une institution maltraitante », contre la société et son « profbashing », contre la baisse des moyens, contre l’absence d’écoute et de stabilité politique.
« Demain, je retourne à l’école, comme tous les jours depuis 33 ans (et même plus). Je retrouverai avec plaisir mes élèves, mais plus le sens de mon métier » écrit-elle dans ce billet.
Un gâchis monumental
J’ai fait ma première rentrée il y a 33 ans, à la suite d’une mère et d’une grand-mère institutrices en maternelle. Seul acte de rébellion familiale de ma part : le choix du second degré, et d’être professeure d’Histoire-Géographie. Aucun regret depuis d’avoir choisi l’Education nationale et la transmission.
Et pourtant, 33 ans après, je suis en colère, en colère devant ce gâchis monumental qui se manifeste par les résultats PISA, mais surtout par une fuite des métiers de l’Education nationale comme en témoignent la dégringolade du nombre d’inscrits aux concours et les demandes de rupture conventionnelle.
En colère contre une institution maltraitante
Comme tous les fonctionnaires, je subis le déclassement de ma profession depuis près de 20 ans. Merci au gel du point d’indice qui précarise même les titulaires. Comment attirer les étudiants dragués par un secteur privé qui ne lésinera pas sur les moyens, lui ?
D’autant que les conditions de travail se dégradent vitesse grand V ! Souvenez-vous que dans les années 70 un professeur de français avait 9 heures par semaine avec chacune de ses classes, contre 4 h 30 actuellement. E. Geffray accuse le téléphone portable de faire perdre du temps scolaire, mais son ministère en est le premier responsable en diminuant année après année les horaires ! Davantage de classes en charge, plus d’élèves, moins de temps pour eux et leurs difficultés, c’est le lot quotidien des enseignants, des CPE, des AED, des AESH.
Mon collège, mixte socialement (1/3 de classes favorisées, 1/3 de classes moyennes, 1/3 de classes fragiles), obtient des résultats remarquables avec 98,5 % de réussite au DNB malgré les nouvelles règles d’attribution de l’examen. Sa récompense ? Suppression de 53 heures pour le même nombre d’élèves à la rentrée suivante, l’équivalent de 3 postes en moins sur une équipe de 30 professeurs. Tellement incompréhensible et inacceptable que 20 heures ont été rendues en juillet, mais pour remplacer des professeurs bien établis depuis plusieurs années par des « bouts de postes » partagés avec d’autres établissements, occupés par des personnels qui changeront l’année prochaine.
Et cela devrait continuer, au nom de la « baisse démographique » nous promet-on. Mais pourquoi cette baisse démographique devrait-elle s’accompagner d’une diminution du nombre d’enseignants, et de personnels de façon générale ? Doit-on se satisfaire d’avoir 30 élèves en 3e, près de 40 en terminale ? Comment un pays peut-il décréter cause nationale la santé mentale des jeunes et favoriser dans le même temps les conditions de ce mal-être (échec scolaire, baisse d’estime de soi, harcèlement …) ?
En colère contre une société
Une société indignée le temps que les résultats PISA feront la Une médiatique et qui reprendra son bashing anti-fonctionnaires d’ici peu, les pompiers et les soignants en savent quelque chose.
Une société qui va interdire le téléphone à l’école (sans lui donner les moyens matériels et humains de le faire) et laisser un élève de l’école élémentaire être sur les réseaux sociaux, posséder un smartphone pour « rassurer » ses parents (alors qu’un simple téléphone, une « brique », ferait l’affaire pour les informer que l’enfant est bien rentré), y passer plusieurs heures par jour. Mais les parents étant eux-mêmes très souvent « addicts », quelle autorité peuvent-ils avoir ?
Une société qui ne valorise plus l’effort, qui porte au pinacle des youtubeurs, les succès éphémères, et l’argent rapide et facile. C’est la victoire du « flemme ».
Une société qui ne respecte plus le rythme de l’enfant, mais lui impose celui des adultes : réduire la semaine et allonger des journées pouvant comprendre jusqu’à 9 heures de cours en lycée (sans compter le transport et les devoirs), pour supprimer les cours le samedi ou le mercredi, voire les deux. Tout ça pour avoir un week-end où l’on va se coucher tard, se lever encore plus tard et se retrouver déphasé le lundi. Mais non, c’est l’école qui fatigue les enfants !
Une école instrumentalisée et sans écoute des politiques
A 7 mois des élections présidentielles, le sujet de l’école est remis sur le tapis par plusieurs candidats (dont certains auraient pu prendre conscience de la catastrophe à venir lors de leur exercice du pouvoir).
Les choix éducatifs sont des choix politiques. C’est ce qui en fait leur force et leur faiblesse : force, car ils sont un enjeu national quasi-unanimement reconnu, faiblesse car ils dépendent de la majorité du moment. Au final, pas de ligne directrice sur le long terme mais des réformes de tous les ministres, pas d’écoute des acteurs du terrain, pas de vision sur le long terme.
Demain, je retourne à l’école, comme tous les jours depuis 33 ans (et même plus). Je retrouverai avec plaisir mes élèves, mais plus le sens de mon métier.
Karine Boulonne
