Via Sophocle, Anouilh ou Mizou, Antigone est-elle toujours là « pour dire non et pour mourir » ? Autrement dit, l’intelligence artificielle peut-elle continuer à faire vivre à l’Ecole des personnages littéraires et mythologiques ? C’est ce que tend à démontrer une expérience menée par Elodie Lahaye au collège Balzac d’Azay-Le-Rideau. Mizou est une application en ligne qui permet de créer des agents conversationnels sans que les élèves aient à créer de comptes : sur cette plateforme, les 3èmes ont été amené·es à dialoguer avec Antigone pour tenter de la convaincre de ne pas enterrer Polynice et ainsi d’échapper à la mort promise. Bilan positif : l’engagement des élèves est fort, le chatbot crée une proximité avec le personnage, le dispositif favorise une appropriation de l’œuvre et de ses enjeux, et l’expérience vient affûter l’esprit critique des élèves. « L’analyse des échanges me semble être la partie la plus importante car elle a permis de montrer les failles de ce chatbot qui contrairement aux élèves n’a pas lu la pièce. »
Travailler sur la littérature avec l’Intelligence Artificielle, voilà un pari qui surprendra beaucoup de collègues : qu’est-ce qui vous a motivée à tenter l’expérience ?
La question de l’Intelligence Artificielle en éducation est au cœur des questionnements. J’ai donc commencé à suivre les différentes expérimentations menées. Après quelques essais personnels pour la préparation de séances et activités, je me suis demandé comment je pourrais intégrer l’Intelligence Artificielle en cours pour montrer aux élèves à la fois ses possibilités mais aussi ses limites. J’ai alors découvert l’agent conversationnel Mizou. En classe de troisième, nous finissions une séquence consacrée à Antigone de Jean Anouilh et l’étude était essentiellement centrée sur l’argumentation. Traditionnellement, j’organise un débat en classe, mais je souhaitais renouveler mes pratiques. L’idée m’est alors venue de créer cette feintise narrative avec un agent conversationnel, d’une part pour susciter l’engagement des élèves et d’autre part pour vérifier plus précisément leur compréhension des enjeux de la tragédie.
Vous avez choisi de travailler avec l’agent conversationnel Mizou : de quoi s’agit-il ? pourquoi ce choix ?
Mizou est une application en ligne qui permet de créer des agents conversationnels très facilement. Il faut se créer un compte afin de pouvoir générer des chatbots : ceux-ci peuvent être générés avec l’aide de l’IA ou en complétant soi-même les instructions. Ce qui est très pratique, c’est que l’on peut tester en temps réel son chatbot et ainsi ajuster les instructions.
Côté élève, cela ne nécessite pas de création de compte. Pour qu’ils aient accès à l’agent conversationnel créé, il faut lancer une session et leur communiquer le lien. Quelques précautions d’usage sont à prendre concernant le recueil des données : il faut réaliser cette activité en classe et demander aux élèves de s’identifier à l’aide d’un pseudonyme.
Autre avantage de Mizou, une fois la session achevée, l’enseignant a accès à l’ensemble des échanges et à une évaluation proposée par l’application en lien avec les instructions données.
Concrètement, qu’est-ce que cela suppose comme travail de préparation ?
Pour préparer cette séance, le plus important réside dans la rédaction du prompt, c’est-à-dire des instructions et règles données. C’est la phase la plus délicate qui va conditionner les échanges. Par exemple, il me semblait nécessaire de bien indiquer qu’Antigone ne devait à aucun moment céder face aux arguments proposés car elle ne peut pas échapper à son destin. Il a ensuite fallu dresser la liste des personnages et de leurs arguments à partir de la pièce afin d’anticiper les réponses de l’IA pour faire en sorte que ces dernières soient conformes à ce qui se joue. Pour ajuster les instructions, j’ai donc testé à plusieurs reprises le chatbot créé jusqu’à ce que cela me semble prêt pour les élèves.
En classe, vous avez invité les élèves à dialoguer avec Antigone, via Mizou, pour la convaincre de ne pas enterrer Polynice et d’échapper à la mort : comment s’est déroulée cette séance ?
Au début de la séance, j’ai placé les élèves en binôme et j’ai expliqué l’activité. J’ai insisté sur la nécessité de s’appuyer sur des arguments variés s’appuyant sur la pièce étudiée mais aussi sur celle d’avoir un véritable échange avec l’agent conversationnel Antigone, c’est-à-dire de s’adapter à son propos et non de faire une liste d’arguments successifs. Pendant la séance d’une trentaine de minutes, j’ai navigué entre les différents groupes afin de répondre aux éventuelles questions des élèves. Il est intéressant de signaler que lors de cette phase, les élèves ont eu le réflexe de reprendre l’œuvre pour vérifier certains détails afin de respecter au mieux la contenu la pièce. Au cours de l’activité, les élèves ont pris peu à peu conscience qu’ils ne réussiraient pas à faire fléchir Antigone car tel est le destin qui lui est réservé dans la tragédie. La séance s’est donc achevée sur un rappel des éléments de définition de la tragédie.
Pouvez-vous donner un exemple représentatif des échanges ?
A titre d’exemple, voici un extrait de dialogue entre Ismène et Antigone, autrement dit entre des élèves et Mizou.
« – Ma chère Antigone je connais ton courage et ta force. Mais ne serait-il pas plus sage de laisser faire Créon et d’exprimer tes convictions devant le peuple sans pour autant te sacrifier et faire du mal à tes proches ?
– Mon amie, combattre l’injustice exige parfois des sacrifices personnels. Ma détermination ne fléchira pas face à la tyrannie. Mon acte incarnant la justice restera un exemple éternel.
– Ton courage m’impressionne mais ne sois pas égoïste, je t’en prie. N’est-ce pas injuste de laisser ta sœur seule alors qu’elle a vécu tant de souffrances et de malheurs ? Elle a besoin de toi, tu es sa seule figure familiale.
– Ismène, ma sœur bien-aimée, ma décision est lourde de conséquences, mais la justice ne peut attendre. Mon sacrifice servira à honorer notre famille. Mes actes résonneront dans l’éternité.
– As-tu pensé à ton peuple ? Même en te sacrifiant, ton frère ne sera pas honoré. Ne serait-il pas plus sage de t’abstenir afin de ne pas abandonner ta chère famille ?
– Mon noble devoir envers ma famille et les dieux dépasse les préoccupations terrestres. Même au prix de ma vie, je resterai fidèle à mes principes et à la conscience. Mon acte est un symbole de résistance contre l’oppression.
– Penses-tu aux conséquences ? Ta mort pourrait causer plus de souffrance que de paix. Pense à ton cher amoureux, Hémon, qui serait prêt à tout pour toi. Veux-tu vraiment sa mort ? ou son malheur ? (…) »
Quel regard portez-vous sur un tel échange ?
Cet extrait d’un échange montre le niveau d’engagement des élèves dans l’activité tant par la variété des arguments que par la volonté de s’engager dans la conversation. Cet engagement se voit notamment dans les remarques liées au propos d’Antigone. « Ton courage m’impressionne » montre ainsi la part de subjectivité de l’élève qui entre en jeu ici et l’appropriation sensible qui a été faite de l’œuvre avec une fascination pour ce courage et en même temps une incompréhension face à ce choix irrévocable. L’engagement des élèves se lit aussi dans le vocabulaire employé mais également le type des phrases et les thèmes évoqués. Bien évidemment, certains échanges ont été moins aboutis et la qualité de la langue n’a pas toujours été la même, mais chaque binôme a malgré tout fait preuve d’une grande implication.
Comment avez-vous exploité les échanges en tant qu’enseignante ?
Grâce à l’accès aux différents échanges, j’ai pu vérifier la pertinence des arguments employés par les élèves et cela m’a permis de vérifier leur compréhension de la pièce. J’ai ainsi constaté que la préférence des élèves allait aux personnages de la nourrice et d’Hémon pour essayer de faire renoncer Antigone à son choix. Les échanges ont également révélé que les élèves ont essayé d’utiliser le même vocabulaire que celui employé par l’agent conversationnel. Pour d’autres, les échanges ont été moins développés car ils n’ont pas toujours su répondre aux propos d’Antigone.
Comment avez-vous exploité les échanges avec les élèves ?
Les élèves, en groupe, ont analysé la qualité de l’argumentation de l’IA. Pour ce faire, ils devaient lister les arguments utilisés par l’agent conversationnel, les champs lexicaux, les connaissances liées à la pièce et aux personnages. A partir de leur relevé, ils ont listé les points forts et points faibles de leur production mais aussi ceux de l’agent conversationnel.
Ils ont ainsi tous affirmé qu’Antigone restait fidèle à ses convictions et que la fin de l’échange était attendue car elle ne change pas d‘avis. Ils ont souligné que l’agent conversationnel connaissait bien les liens qui l’unissaient aux autres membres de la pièce : par exemple, lorsqu’ils parlent de la sœur, l’agent conversationnel répond en utilisant le nom d’Ismène. Le langage soutenu est pour eux également une marque qui reprend les codes de la tragédie tout comme les thèmes soulevés.
Cependant, ils ont remarqué que l’argumentation du chatbot-Antigone reposait sur de nombreuses répétitions et sur la présence massive du champ lexical de l’honneur et de la famille. Ils ont également remarqué que les arguments se répétaient et ils ont eu l’impression que parfois l’agent conversationnel ne répondait pas directement à leurs propres arguments.
Ensuite, ils ont montré l’importance des dieux dans les propos tenus, ce qui n’apparaît pas dans la pièce de Jean Anouilh. Un dysfonctionnement a été signalé : parfois l’agent conversationnel répondait comme s’il s’adressait directement à un des personnages de la pièce et non aux élèves. Ce retour critique a permis d’affiner encore la connaissance que les élèves avaient de la pièce.
Au final, quel regard portez-vous sur l’expérience ?
Cette activité a permis de faire un bilan de l’étude de l’œuvre sous une forme différente qui a suscité un réel engagement de leur part. Le recours au chatbot crée une sorte de proximité avec Antigone et les échanges permettent à mon sens une véritable appropriation de l’œuvre car les élèves ont le sentiment de « réellement » discuter avec le personnage.
Cette expérience a également permis de vérifier la compréhension des enjeux de la pièce à l’issue de l’étude. Ainsi chaque groupe a utilisé les arguments qu’auraient pu avoir les personnages de la pièce, en particulier Ismène et Hémon ou encore la nourrice. Les élèves ont eu davantage de difficultés à s’emparer des arguments de Créon. Cela a également renforcé leurs connaissances sur le genre de la tragédie.
Pour finir, cette expérience me semble surtout utile pour aiguiser le regard critique des élèves afin de leur faire prendre conscience des limites de cet agent conversationnel. L’analyse des échanges me semble être la partie la plus importante car elle a permis de montrer les failles de ce chatbot qui contrairement aux élèves n’a pas lu la pièce. 
L’expérience vous semble-t-elle adaptable sur d’autres œuvres ?
Cette expérience me semble tout à fait adaptable à d’autres œuvres afin de questionner les intentions d’un personnage. Le genre de la tragédie s’y prête particulièrement bien. On peut aussi tout à fait imaginer discuter des choix effectués par certains personnages de nouvelles ou de romans comme Mathilde dans La parure de Guy de Maupassant ou bien Claude Gueux de Victor Hugo.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
L’activité sur le site académique
Elodie Lahaye dans le Café pédagogique
L’IA dans l’enseignement des lettres :
Alix Callies : Apprendre à écrire avec l’IA
Rima Mobayed : Changer la posture des élèves face à l’IA
Alexandra Zonabend : Pour un I ou pour un A
D. Bucheton et S. Fontaine : L’Ecole au défi des Intelligences
Thibaud Hayette : L’IA peut-elle corriger nos copies ?
Laïla Methnani : Peut-on demander à une IA d’écrire à la manière de Montaigne ?
Stéphanie Marquès : L’intelligence des élèves plus forte que l’intelligence artificielle !
Nicolas Bannier : Sexisme de l’IA : Olympe de Gouges, réveille-toi !
C. Ridel et E. Barbe : l’IA, c’est fantastique ?
Ophélie Jomat : un voyage dans le futur pédagogique de l’IA
Elodie Gaden : Favoriser par l’IA l’intelligence d’un texte ?
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Claire Doz : On n’est pas sérieux quand on a l’IA
