Une initiative née au sein de l’établissement
« Nous, enseignants et personnels du collège Flora Tristan présents aujourd’hui et simples citoyens européens tenons à exprimer notre indignation face aux massacres des familles de Gaza par le gouvernement israélien. Nous interpellons notre ministre de l’Education, nous interpellons nos responsables politiques français, nous interpellons leurs partenaires européens ? [… ] Jusqu’à quand laisserons-nous l’irrationnel destructeur envahir la sphère politique au risque de n’attendre qu’un temps de réparation juridique lointain et qui aura le goût bien amer de la culpabilité ? Jusqu’ à quand détournerons-nous les yeux ? »
La vidéo montre plusieurs enseignants lisant à voix haute un texte coécrit au sein de l’établissement. L’initiative, selon les personnels, est née spontanément à la suite d’une heure syndicale. « Pour quelle raison ? Par amour de notre métier d’enseignant qui nous implique vis-à-vis des jeunes, par devoir de citoyen qui engage chacun à lutter contre le rejet de l’autre, rejet qui ici dépasse les limites de l’acceptable » explique une enseignante.
La déclaration souligne une urgence morale face à des violations massives des droits humains : « Jusqu’à quand laisserons-nous perpétrer ces crimes de masse ? […] Jusqu’à quand laisserons-nous des jeunes de l’âge de nos élèves mutilés, affamés, privés d’éducation et de soin ? […] Mettons un terme au génocide ! »
Claire* enseignante au collège, précise que tout a été fait pour respecter le cadre professionnel : « Nous avons pris le soin d’éviter que des élèves soient présents. Ni eux ni le chef d’établissement n’ont été impliqués. Ce texte n’est pas une prise de position politique, mais une déclaration humaniste née de notre métier et de notre responsabilité. »
Des familles, alertées par des messages alarmants sur les réseaux sociaux, ont exprimé des inquiétudes, mais plusieurs retours de soutien ont aussi été enregistrés, soulignent les enseignants.
Critiques politiques : la droite parisienne dénonce un manquement au devoir de réserve
La vidéo a rapidement suscité la réaction d’élus parisiens de droite, en particulier du groupe Changer Paris. François-Marie Didier, conseiller municipal, a dénoncé une « prise de position inadmissible » : « Certains enseignants du collège Flora Tristan sont clairement sortis de leur devoir de réserve. Nos écoles ne sont pas des lieux de militantisme. » Avec sa collègue Inès de Raguenel, élue du 15e arrondissement chargée de l’enseignement secondaire, il a demandé des sanctions disciplinaires si une violation du devoir de neutralité est avérée. La députée de gauche Danielle Simonet du 20è arrondissement (l’Après) soutient quant à elle les personnels du collège et leur engagement.
De pressions dénoncées par les syndicats
Du côté des organisations syndicales, la réaction a été rapide. Cinq syndicats parisiens ont publié une déclaration commune dénonçant les « pressions contre les voix qui demandent la paix » et soutenant les enseignants mis en cause. Une intersyndicale s’est formée en soutien au collège, rappelant les principes de liberté d’expression encadrés par le statut des fonctionnaires.
Les syndicats rappellent que si le devoir de réserve s’impose, les personnels conservent leurs libertés fondamentales, notamment hors du cadre strict de leur mission.
Un climat de durcissement et de surveillance accrue
Les enseignants de Flora Tristan ont reçu le 12 juin un courrier individuel de rappel au devoir de réserve envoyé par le rectorat. Dans une déclaration collective, signée avec leurs représentants syndicaux, ils dénoncent la démarche comme infantilisante : « Cette lettre ne répond pas à nos questionnements […] ; il semble au fond qu’il s’agissait, non de nous écouter et de dialoguer, mais seulement de relever les identités des participants afin de leur adresser ce courrier vexatoire et infantilisant. »
Ils relient cette réponse administrative à une forme de pression politique : « Cela laisse à penser que la seule préoccupation du ministère était de satisfaire les odieux agitateurs de droite et d’extrême droite qui, main dans la main, ont tenté d’exploiter à nos dépens notre action. »
Ce n’est pas un cas isolé. À Paris, les enseignants du collège Gabriel Budé ont également été visés par une mise en garde du rectorat après une action de soutien à Gaza. Au lycée Voltaire, certains enseignants ont reçu des menaces de mort. Pour Anne Baudonne, élue du groupe communiste parisien, ces épisodes révèlent un climat de durcissement vis-à-vis de l’expression du corps enseignant : « L’Éducation nationale semble oublier que ces gestes sont souvent des alertes morales, non des actes de militantisme. »
De la neutralité à l’éthique professionnelle
Dans leur communiqué, les enseignants de Flora Tristan prennent soin de replacer leur action dans une lecture large du rôle du fonctionnaire dans un État de droit : « Le statut de fonctionnaire garantit la continuité de l’Etat français comme Etat de droit et comme régime démocratique représentatif. La neutralité n’implique pas l’obéissance aveugle à un gouvernement, mais un devoir de conscience et d’expression dans l’intérêt général. »
Ils affirment n’avoir pris parti ni pour une faction politique ni pour un acteur armé, mais avoir répondu à une situation humanitaire critique reconnue par de nombreuses ONG et instances internationales. Ils rappellent que « Être neutre, c’est parfois prendre parti. Face à un massacre de civils, dont des milliers d’enfants, le silence n’est pas une option pour un enseignant. »
Le débat relancé sur la parole publique des enseignants
Après la sanction de l’enseignante de Sens pour avoir accordé une minute de silence à ses élèves en hommage aux victimes de la bande de Gaza, l’affaire de Flora Tristan relance un débat sensible au sein de la communauté éducative : jusqu’où un enseignant peut-il s’exprimer en tant que citoyen ?
Dans un contexte international chargé, les personnels se retrouvent régulièrement pris entre devoir de neutralité et impératif de conscience. Pour les signataires du texte, c’est une question d’éthique professionnelle, fondée sur les droits de l’enfant, l’éducation à la paix et la défense des plus vulnérables, nous y obligent. La réponse est claire : « Nous ne nous tairons pas ».
Djéhanne Gani
*prénom modifié
