« Abondance des images, pénurie de sens ? Aborder la question de l’information en temps de guerre dans les programmes n’a jamais été aussi essentiel qu’aujourd’hui. Non que les conflits contemporains soient les premiers à révéler les liens étroits qu’entretiennent guerre, médias et opinion publique », nous écrit Corentin Huneau, professeur d’histoire-géographie et d’HGGSP au lycée Léonard de Vinci de Melun.
Il ajoute que « la saturation informationnelle à laquelle les élèves — tout comme nous — sont confrontés oblige à mettre l’accent sur les enjeux d’une telle situation ».
Entre permanences et mutations, les rapports entre événements guerriers et traitement médiatique se situent au cœur des interrogations de l’axe 2 du thème « S’informer » en HGGSP (« Liberté ou contrôle de l’information »), même si ces enjeux dépassent largement le cadre de cette discipline. Je voudrais ici proposer une lecture théorique du troisième jalon de cet axe, qui invite à analyser la tension entre information et propagande en temps de guerre (notamment à travers l’exemple du Vietnam), avant de la rattacher à l’actualité immédiate du conflit à Gaza.
Délimiter ce qui peut être dit dans le champ médiatique : la « théorie des sphères »
Dans l’imaginaire collectif, la guerre du Vietnam est « la » guerre télévisée du XXe siècle, celle qui aurait montré la puissance des images pour retourner une opinion publique initialement favorable à l’engagement américain. Depuis une quarantaine d’années, les historiens et sociologues sont pourtant revenus sur cette vision, réévaluant à la baisse le rôle des médias, en particulier de la télévision. Daniel C. Hallin, dans un ouvrage qui a fait date (The Uncensored War, 1986[1]), nuance l’idée d’une nation entière suspendue chaque soir aux journaux télévisés pour suivre le conflit. Ses analyses révèlent qu’une large partie des foyers équipés de téléviseurs ne s’y exposaient qu’épisodiquement (une à deux fois par semaine), et que l’impact direct des images sur l’opinion est beaucoup moins déterminant qu’on ne l’a souvent affirmé. Pour Hallin, le basculement se joue davantage dans la montée progressive du pacifisme dans la société américaine que dans l’effet choc des séquences télévisées.
C’est surtout par son modèle des « sphères » qu’Hallin a marqué durablement la réflexion. Il distingue trois cercles concentriques : la « sphère du consensus », où s’expriment les valeurs tenues pour évidentes et indiscutables (au début de la guerre du Vietnam, la légitimité de l’intervention contre le communisme) ; la « sphère de la controverse légitime », où les débats sont jugés acceptables et encadrés (par exemple les choix stratégiques ou la gestion politique de la guerre) ; et la « sphère de la déviance », qui rassemble les discours marginalisés, rejetés hors du débat public (le point de vue communiste, mais aussi, un temps, les critiques pacifistes, perçues comme « antipatriotiques »). Ces sphères sont mobiles : les idées circulent de l’une à l’autre au gré des évolutions sociales et politiques. Ainsi, le pacifisme, marginal au départ, chemine pour intégrer la controverse légitime puis le consensus à partir de la fin des années 1960.
Ce modèle permet de comprendre que les médias ne façonnent pas l’opinion de manière mécanique, mais qu’ils délimitent le cadre de ce qui peut être dit dans les médias, particulièrement à la télévision. Ils fixent les frontières de ce qui peut être débattu, excluant par là-même certains récits. Hallin remet ainsi en cause l’idée simpliste d’une presse toute-puissante qui « éveille » les consciences (largement relayée par Hollywood) pour s’inscrire dans le postulat « suiviste » : les médias emboîtent le pas à l’opinion au moins autant qu’ils la façonnent.
L’événement porté disparu ? Du Golfe à Gaza
Jean Baudrillard pousse la réflexion plus loin encore. Là où Hallin analyse les frontières du débat médiatique, Baudrillard interroge ce qu’il reste de l’événement une fois passé par le prisme médiatique. Dans une série de trois articles publiés dans Libération en 1991, il affirmait que « la guerre du Golfe n’a pas eu lieu »[2]. Non parce qu’elle fut fictive, mais parce que sa perception fut intégralement médiatisée, absorbée par le flot d’images et de récits télévisés. La guerre s’y offrait davantage comme spectacle — introduisant au passage les concepts de « guerre chirurgicale » ou « propre » — rythmée comme un feuilleton, que comme expérience historique intelligible. L’événement n’était plus accessible qu’à travers sa mise en scène, et même l’Irak de Saddam Hussein, pourtant vaincu sur le terrain, en retira un profit symbolique.
Ces réflexions trouvent un écho particulier dans la couverture médiatique actuelle de la guerre à Gaza. On y observe une abondance d’images — frappes aériennes, destructions, conférences de presse — mais aussi une occultation de certaines réalités : l’accès extrêmement limité des journalistes étrangers à la bande de Gaza, la difficulté à documenter le quotidien des civils palestiniens et la mise sur la touche de certains récits jugés trop critiques. Ainsi dans les médias français, le droit d’Israël à se défendre est souvent posé d’emblée comme un consensus (auquel s’ajoute celui que le statut démocratique du pays est évident[3]), tandis que les débats portent surtout sur la proportionnalité de la riposte (sphère de la controverse légitime). En revanche, les discours qui emploient le terme de « génocide » ou qui questionnent frontalement l’alignement occidental se trouvent fréquemment relégués dans la sphère de la déviance.
Ainsi, Hallin et Baudrillard offrent deux clés de lecture complémentaires pour penser la couverture de Gaza : l’un en montrant comment les médias fixent les frontières du débat, l’autre en soulignant la façon dont l’événement disparaît derrière son propre récit médiatique. Pour les enseignants, ces outils permettent d’aller au-delà du constat de partialité ou de saturation de l’information. Ils permettent d’inviter les élèves à analyser concrètement les mécanismes de cadrage, de sélection et de narration de l’événement relaté. L’objectif n’est pas de rejeter les médias en bloc, mais de former des citoyens capables d’interroger ce qu’on leur montre… et de chercher ce qu’on leur montre moins, tout en appelant à la prudence critique.
Enjeux pédagogiques
En classe, travailler sur l’information en temps de guerre à partir de ces grilles de lecture offre de nombreuses possibilités. On peut proposer aux élèves l’analyse comparée de journaux télévisés français et étrangers pour mettre en évidence les cadrages différents sur la guerre du Vietnam spécifiquement, ou encore confronter des extraits d’articles issus de médias traditionnels et de médias indépendants afin de réfléchir à la question des voix marginalisées. L’introduction des concepts de « sphères » de Hallin et de « simulacre » chez Baudrillard, adaptée à des élèves de Première, permet de dépasser la simple dénonciations de ces biais en leur donnant une épaisseur conceptuelle tout à fait abordable.
L’enjeu est double : apprendre à repérer ce qui est montré, comment cela est montré, mais aussi ce qui est tu, rendu invisible. En travaillant à faire du lien avec l’actualité à Gaza, on donne aux élèves l’occasion d’exercer leur regard critique sur des événements pour lesquels ils se sentent concernés et légitimes à émettre une opinion.
Corentin Huneau
[1] Daniel C. Hallin, The « Uncensored War ». The Media and Vietnam, New York, Oxford UP, 1986.
[2] Publiés en un seul ouvrage intitulé La guerre du Golfe n’a pas eu lieu, Paris, Éditions Galilée, 1991.
[3] À ce propos, voir Sammy Smooha, « The Model of Ethnic Democracy: Israel as a Jewish and Democratic State », Nations and Nationalism, 8 (4), 2002.
