J’ai bien sûr pensé à la rentrée de 1969, post-68, mais je me suis dit que ce serait un peu trop simple. Comme j’aime bien penser à contre-courant, j’ai choisi une rentrée un peu plus réactionnaire, en tout cas en apparence … Vous le verrez. Cette année 2025, nous fêtons les 40 ans de la rentrée de 1985, une rentrée faite avec un nouveau ministre de l’Éducation qui s’appelle Jean-Pierre Chevènement et qui est tout sauf féru de pédagogie active.
1985 : un virage réactionnaire pour l’école ?
Petit contexte historique, nous sommes au début des années 80, Alain Savary vient de tomber et avec lui son projet de grands service public unifié d’éducation. Il y a une petite musique de fond qui commence à circuler dans l’espace politique et qui consiste à dire que les pédagogues ont sabordé les savoirs au profit d’une pédagogie ludique. Dans les années 1984 et 1985, la presse titre : “Mais, qui a tué l’école ?”, “Comment ressusciter l’école ?”, Alain Decaux a fait la une du Figaro Magazine pour expliquer que les élèves ne savent plus lire, plus compter, et surtout ils ne connaissent plus l’histoire de France. L’explication avancée à l’époque est simple : depuis 1969, dans l’école primaire, il y a d’affreux programmes, appelés les “programmes d’éveil”. Rien que dans le nom, on imagine la caste des pédagogues à l’œuvre. C’est dans ce contexte que Jean-Pierre Chevènement, en 1985, décide de reprendre les choses en main pour redresser cette école.
Lorsqu’on visionne le journal télé de 1985, on tombe sur une formule extraordinaire : comment cette nouvelle école de Jean-Pierre Chevènement va réussir à marier la Troisième République avec l’an 2000. Alors, comment est-ce qu’on redresse une école en 1985 ?
D’abord, on fait chanter la Marseillaise. On remet en place l’instruction civique…
Pauvre instruction civique, qui a quand même passé son temps à toujours être remise en place. On met un examen à la fin de la troisième, parce que ça suffit, ces élèves qui sortent du collège sans savoir exactement ce qu’ils valent. On déploie de nouveaux programmes d’histoire à l’école primaire. À l’époque, Jean-Pierre Chevènement dit à Francine Best, directrice de l’INRP et défenseuse des pédagogies actives : “Francine, ça va bien vos histoires de petites fleurs à l’école !”. Et puis, malgré tout, on modernise l’informatique et on en fait une matière à apprendre.
Réactionnaire / Progressiste : pas si simple…
Ce qui est intéressant avec cette rentrée, ce sont les arguments de Jean-Pierre Chevènement. Interrogé dans un journal télévisé il dit : » Mais je suis très progressiste, je ne suis pas du tout réactionnaire”. Il se justifie en donnant des statistiques inquiétantes : » Si je veux changer l’éducation, c’est parce qu’il y a 40 % d’enfants ouvriers qui ne savent pas lire et au contraire 80 % d’enfants de la bourgeoisie qui n’ont strictement aucune difficulté.” C’est assez intéressant parce que c’est une politique qui est argumentée du point de vue de la justice sociale. Et quand on travaille sur l’école et les politiques éducatives, si on prend des filtres tels que les clivages traditionnels du type droite/gauche, réactionnaire/ progressiste, ou encore progrès / tradition, il me semble qu’on rate des choses. En réalité, le tournant de la rentrée de 1985 partage une intention émancipatrice portée par la justice sociale. Alors évidemment, 40 ans plus tard, quand on regarde le bilan de ces réformes, on peut se dire que ça n’a pas été une grande réussite. Néanmoins, si on regarde du point de vue des statistiques, il y a eu une démocratisation scolaire, bien qu’elle ne soit complètement achevée aujourd’hui, loin s’en faut.
Qu’est ce qui manque pour que l’école réussisse ?
La question que l’on peut se poser, c’est : qu’est-ce qui a manqué à l’époque ? Ou plus largement encore : Qu’est-ce qui manque souvent dans ces politiques gouvernementales sur l’école, et qui permettrait de faire sauter un verrou et d’aller vraiment vers quelque chose qui serait de l’ordre de la justice sociale, qui serait émancipateur ? Je crois que ce qui manque, c’est un impensé chez celles et ceux qui ont l’ambition de la réformer : la question de la méritocratie et celle de la concurrence. Le docu-fiction Et si on imaginait l’école de demain ? aborde cette question en repensant l’évaluation, non plus comme un aboutissement, mais comme une étape que l’on peut franchir à plusieurs reprises, sans que cela n’entrave le parcours scolaire.
C’est un changement de paradigme parce qu’en réalité, à droite comme à gauche, jamais il n’y a de remise en cause de la méritocratie et de la concurrence. Au contraire, il y a toujours cette double croyance qui considère que l’émulation par la concurrence permet la réussite, et que la République, par son élan méritocratique, permet à ceux qui le veulent de réussir.
On observe que lorsque la gauche ne change pas ce paradigme-là, en 1985, et que lorsque la droite adopte naturellement ce paradigme, parce que c’est le sien, en réalité quelles que soient les recettes pédagogiques qui sont proposées, eh bien, ça ne marche pas.
Propos de Laurence De Cock recueillis par Céline Cael et Laurent Reynaud
« Et si on imaginait l’école »… en 2042,
Pour lire le docu-fiction sur l’école de 2042 “Et si on imaginait l’école de demain ?”
Intervention de Sylvain Connac à la journée du 6 septembre : 9 lettres pour l’école de demain
