“Philippe, tu es une des premières personnes à qui on a fait lire notre récit d’anticipation sur l’école de demain. Ton retour de mail était : « Le risque que vous prenez c’est d’enfermer l’école dans une utopie fixiste et que les lecteurs vous trouvent terriblement naïfs”. Loin de nous arrêter, ce retour nous a fait cheminer. Finalement, est-ce que c’est souhaitable d’écrire des utopies sur l’école ?” demande Céline Cael.
Je suis très heureux d’intervenir sur le livre de Laurent et de Céline, parce que c’est un ouvrage qui me paraît venir à propos. Je les avais mis en garde, c’est vrai, sur la question de l’utopie. Ce samedi 6 septembre, 5 jours après la rentrée, une centaine de personnes se sont rassemblées à l’occasion de la sortie du docu-fiction sur l’école de 2042 « Et si on imaginait l’école de demain ? » co-écrit par Céline Cael et Laurent Reynaud.
Quand on se promène, comme moi depuis de longues années, dans l’histoire des idées éducatives, on se méfie des utopies. Car, à les regarder de près, on les trouve souvent préoccupantes. Globalement, on trouve deux types d’utopies dans les grandes doctrines de l’éducation.
Les utopies horlogères
On va trouver des utopies que j’appelle des “ horlogères”. Ce sont celles qui s’inspirent de Platon, d’Augustin, de Campanella, de Nicolas Ledoux, qu’on trouve aussi dans l’utopie de Thomas More. Ces utopies présentent une société parfaite dans laquelle l’ordre social est figé à tout jamais et dans laquelle les individus sont assignés à reproduire des places et à exécuter des fonctions dans l’intérêt du collectif, sans qu’on ne leur demande jamais leur avis ni leurs projets. On trouve dans ces utopies une certaine forme de totalitarisme alors que ces sociétés se veulent éducatives.
Hannah Arendt a dénoncé cette idée d’une société éducative en disant qu’il n’y a pas d’adultes qui soient légitimes pour éduquer les autres, puisque par définition, les adultes travaillent ensemble à définir ce à quoi ils éduquent les enfants. D’ailleurs dans ces utopies fixistes on met en place parfois des centres de ré-éducation. Dans la littérature, ces utopies fixistes d’une société parfaite, comme dans Le Meilleur des Mondes de Huxley ou dans 1984 d’Orwell, l’éducation est réduite à une sorte de puériculture. Puériculture au sens strict, la culture des enfants, on les cultive comme des plantes, en les sélectionnant et en faisant en sorte qu’elles soient strictement adaptées à ceux qu’on veut leur faire servir.
Les utopies horticoles
En face de ces utopies “horlogères”, on trouve dans la littérature pédagogique les utopies que j’appelle “horticoles”. Les utopies horticoles c’est l’inverse, ce sont des utopies qui nous expliquent que toute contrainte est néfaste, que toute proposition est une colonisation, et que seule la contemplation béate des aptitudes qui s’éveillent constitue un objectif éducatif. Il suffirait de mettre les enfants dans une situation favorable pour que tout se passe pour le mieux. Ces utopies mobilisent aisément les métaphores horticoles : l’épanouissement, la graine qui contient en totalité l’ensemble des potentialités qui vont se révéler.
Ces utopies éducatives vont au bout du compte pratiquer la déprivation culturelle, parfois même mettre en place des formes d’emprise psychologique. Souvenez-vous de ce que disait Bettelheim à propos de Summerhill » : « On récupère toujours en séduction ce que l’on a abandonné en contrainte. » Cette utopie horticole se retrouve par exemple aujourd’hui dans « les écoles démocratiques », avec la pédagogie Sudbury, qui laisse entendre qu’il ne faut rien proposer à l’enfant parce que c’est lui manquer de respect.
Personnellement, je suis aussi critique à l’égard des utopies horlogères qu’à l’égard des utopies horticoles. Je pense qu’il faut se méfier de ces formes d’utopie éducative. Il faut nous en méfier parce que les unes nous entraînent vers des formes de dictature au nom d’une quête désespérée de perfection sociale, et les autres vers une sorte de naturalisme spontanéiste qui entérine, voire aggrave, les inégalités. Alors, comme il faut se méfier des utopies, aussi bien horticoles qu’horlogères, je me suis dit, qu’au fond, il faut se méfier de toutes les utopies éducatives… et leur préférer les utopies pédagogiques. Car, alors que les premières s’enferment dans un dogme, les secondes proposent une démarche.
Et les utopies pédagogiques ?
Les utopies éducatives basculent vite dans des formes de dictature car elles n’intègrent pas quelque chose de fondateur pour moi, qui est l’émancipation. C’est-à-dire la capacité pour une personne de décider de son destin et de s’exaucer au-dessus de toutes les formes de domination. Alors, à quoi reconnaît-on une utopie pédagogique, comme celle qui nous est présentée dans le livre de Céline et de Laurent Et si on imaginait l’école de demain ?,
– Extrait : “À l’occasion des dix ans du CNEP, Aminata Kone déclara : « Je ne peux pas dire que j’avais toute confiance dans le processus de démocratie délibérative du CNEP, mais j’ai appris une chose centrale de cette aventure : un bon système éducatif n’existe pas intrinsèquement, n’en déplaise aux comparaisons internationales. C’est le processus démocratique de longue réflexion, fait de tensions et de désaccords, qui assure à l’Éducation son rôle de catalyseur du progrès démocratique, social et environnemental. »
Une utopie pédagogique se fonde toujours sur un double postulat : « Toutes et tous sont éducables » et « Chacun et chacune doit être respecté dans sa liberté ». Et ce double postulat est au cœur, de la dynamique pédagogique dans ce qu’elle a, à mon avis, de plus important et de plus fort : construire des situations et des institutions qui permettent l’émergence de sujet libres et émancipés Dans ces utopies, l’organisation n’est ni un totem ni un tabou. Dans les utopies horlogères, l’organisation est un totem. Dans les utopies horticoles, l’organisation est un tabou. Dans les vraies utopies pédagogiques, on fait avec l’organisation et on assume le fait qu’elle est là. Elle est nécessaire, mais elle est toujours à retravailler et sans cesse à remettre en chantier. Au fond, la véritable utopie pédagogique, c’est celle qui implique les éduqués dans le processus éducatif. Et à partir de ce moment, on n’est ni dans l’horlogerie ni dans l’horticulture, on est dans une aventure collective, qui n’est jamais finie et à laquelle les éduqués sont associés.
Donc, ce que j’aime bien dans le livre de Laurent et de Céline, c’est que ce qu’ils nous proposent, ce n’est ni une réforme nouvelle qui serait définitive et qui réglerait une bonne fois pour toutes son compte à l’école, ni une espèce de songerie ou de rêverie, un rousseauisme sans Rousseau qui laisserait les enfants patauger dans le donné. Ils nous font des propositions qui sont à réfléchir et, en permanence, à relire et à refaire travailler. Et je pense que c’est ça, la véritable utopie. En tout cas, moi, c’est celle à laquelle j’adhère. C’est une utopie à laquelle chacun se sent associé et qui est en permanence travaillée et retravaillée avec ceux, et pas seulement pour ceux à qui elle s’adresse.
Parmi toutes les utopies, celle-là me paraît importante et c’est un bel objet de débat. Alors ne vous privez pas de contredire leurs propositions, parce que c’est ça l’intérêt. Il faut en aussi faire d’autres. Il y a une plate-forme en ligne pour contribuer (plateforme de contribution à retrouver sur cette page). Il ne faut pas dire : « Ça, ça ne marchera pas. » Il faut essayer, vérifier que ça ne marche pas, proposer autre chose, imaginer de nouvelles formules et les mettre à l’épreuve. Et c’est ainsi qu’on fera de l’éducation une œuvre commune.
Propos de Philippe Meirieu, recueillis par Céline Cael et Laurent Reynaud
Pour lire le docu-fiction sur l’école de 2042 “Et si on imaginait l’école de demain ?”
