Quels sont pour vous les enjeux de l’enseignement de la philosophie aujourd’hui ?
Je crois que l’un des enjeux en ces temps où l’obscurantisme va croissant, de plus en plus assumé dans le monde politique, où l’on jette de plus en plus le discrédit sur les sciences, humaines en particulier, au profit soit du « bon sens », soit d’une pseudo-rationalité économique (en réalité assez éloignée du travail des chercheurs) la philosophie a un rôle à jouer qui ne lui est pas spécifique, qui est de maintenir chez les élèves des habitudes de réflexion, de raisonnement, mais aussi de doute, ainsi qu’un minimum de savoirs positifs.
Mais cela doit se faire en tenant compte d’une demande des élèves quant à la philosophie telle qu’ils l’espèrent (quand c’est le cas), qui est de leur offrir un espace de liberté de pensée et d’expression, en continuité avec les questionnements qui les habitent d’ores et déjà.
Sans un tel effort en vue d’entretenir le désir de philosopher la rencontre risque de ne pas avoir lieu, et l’on ne saurait raisonnablement tabler sur le poids assez modeste de la discipline en vue de l’obtention du baccalauréat comme dans les dossiers Parcoursup, surtout compte tenu de la nouveauté de cette matière le plus souvent découverte en terminale, pour que les élèves y consacrent des efforts suffisants et fructueux.
La philosophie est-elle une discipline comme les autres ?
La particularité du programme de philosophie, pour autant que je puisse en juger d’après ma connaissance (limitée) des programmes des autres matières, est d’offrir une très large marge théorique de liberté dans leur exécution auprès des élèves. Les enseignants savent qu’ils ne sont tenus à rien de plus précis que d’enseigner l’art de penser par soi-même et avec d’autres sur quelques notions très générales : vérité, Etat, religion, art, travail…
Mais puisque nous autres professeurs de terminale devons garder le baccalauréat en ligne de mire, nous abdiquons le plus souvent cette liberté théorique quant aux méthodes pédagogiques, en nous efforçant de couvrir au pas de course un maximum de problématiques classiques afférentes à ces notions, en vue de préparer nos élèves à l’éventualité de sujets proches le jour de l’examen.
A mon avis la priorité accordée au bac fait sentir ses effets négatifs bien au-delà de la philosophie, en revanche c’est sans doute en philosophie (parce que le programme ne mentionne presque aucune connaissance positive qu’il s’agirait de maîtriser le jour du bac, sauf quelques repères de vocabulaire) qu’on reste le plus libre de surseoir à la préparation au bac, de perdre du temps pour en gagner finalement, de laisser la place à une certaine improvisation qui ne signifie pas impréparation.
Comment enseigner la philosophie ?
J’enseigne la philosophie comme il ne faudrait pas l’enseigner, c’est-à-dire que je suis en train de revoir ma manière de faire, pour la énième fois. Si je me penche sur la dizaine d’années écoulée devant les élèves, je peux identifier une tendance consistant à assumer de plus en plus le caractère « scolaire » de la discipline.
D’une part j’ai beaucoup centré mes cours sur la préparation à la dissertation et à l’explication de texte, avec l’intention d’expliciter au maximum les méthodes afin de les rendre accessibles à toutes et tous. Dans le même esprit j’ai aussi beaucoup travaillé à la progressivité de l’apprentissage, en décomposant le travail attendu au baccalauréat en un ensemble de tâches variées.
D’autre part, pour ce qui est des contenus, quitte à cette fois laisser une partie de mes classes en arrière faute de temps pour répéter, réviser et appliquer, j’ai ambitionné de « faire le tour » sinon du programme dans son intégralité, du moins les deux tiers des notions, soucieux de donner aux élèves la matière suffisante pour qu’ils puissent au jour J de juin, trouver dans les trois sujets proposés au moins deux qu’il leur soit possible de traiter avec la culture philosophique acquise.
Or si au bac les meilleurs élèves s’en tirent très honorablement avec cette méthode, et les assez bons sauvent les meubles, je regrette que l’année de philosophie reste pour eux un peu terne, en tout cas assez loin, semble-t-il de ce qu’ils appelaient de leurs vœux pour les plus intéressés a priori.
En douze ans, identifiez-vous changements dans votre enseignement et pratiques ?
Ces dernières années, j’ai rédigé des manuels personnels distribués à chaque élève, comportant exercices et synthèses, espérant inciter les élèves à plus de révisions sur la base de cet objet concret tombé entre leurs mains, pour grapiller aussi du temps sur la dictée du cours au profit d’activités diverses, et laissant régulièrement des pages blanches pour improviser, faire noter des schémas ou remarques imprévues. Force est de constater que cette initative n’a pas eu d’effets spectaculaires, même si pour ma part j’ai tiré des profits de cet effort consistant à formuler mes synthèses au plus précis ou au plus parlant, à ordonner et agencer mes cours les uns aux autres, et trier ce qui me paraissait le plus pertinent pédagogiquement.
J’ai heureusement souvenir de quelques séances mémorables, le plus souvent lors de travaux collaboratifs en petits groupes, mais je note un essouflement progressif de la motivation et du plaisir à être en cours au long de l’année – essoufflement manifesté par l’apprentissage très insuffisant de la part des élèves, mais surtout une attitude en classe de plus en plus passive.
Finalement les mois d’avril et mai, qui dans la logique de mon cours conçu de manière très systématique, devraient être le couronnement de l’année où tous les liens se font, sont au mieux l’objet d’une écoute polie mais superficielle, ne s’accompagnant pas d’un engagement significatif.
Une formation de juin dernier commune à Paris, Créteil et Versailles (je n’ai malheureusement plus le nom de l’intervenante) m’a néanmoins montré une voie possible, et aidé à prendre la décision de changer ma manière de faire. Inspirée par le livre de Denis de Casabianca, Apprendre autrement à philosopher. La pédagogie Freinet pour s’émanciper au lycée la formatrice a livré le récit d’une expérimentation avec ses classes de série technologique, au cours de laquelle ses élèves se sont vus invités à travailler durant une partie très conséquente de l’année sur des textes libres. Libres en quoi ? Rompant avec l’habitude d’imposer un sujet ou exercice commun à toute la classe, l’enseignante a laissé chaque élève en début d’année déterminer les questions qui lui importait relativement à chaque notion du programme. A chacun, ensuite, dans le courant de l’année, d’approfondir telle question, puis une autre, encouragé par les interrogations et relances de l’enseignante, mais aussi par l’écoute et les réactions de la classe, devant laquelle il est devenu habituel que l’auteurice lise son texte.
Qu’est devenu le programme ? Présent en amont dans le choix des questions, il l’a aussi été en aval de la production écrite des élèves, la collègue ayant pris soin, lorsque un texte ou un ensemble de textes l’appelaient, d’introduire régulièrement des textes de philosophes classiques. Ainsi le programme n’est pas supprimé mais convoqué à sa juste place, non comme un mantra à réciter mais une tradition avec laquelle il est possible de nouer un dialogue vivant. La publication des textes dans un journal de la classe, mise en place par l’enseignante, m’apparaît également comme un moyen de valoriser la réflexion des élèves en en faisant un objet d’attention, voire de fierté collective.
Pour ce qui est des exercices type bac, l’enseignante a tout de même consacré des séances spécifiques de méthodologie, assez peu nombreuses, avec le sentiment d’être dispensée de répéter et faire répéter comme elle devait le faire systématiquement jusque-là, parce que la motivation inédite des élèves et l’aisance et la confiance prises dans la rédaction, leur a ouvert de nouvelles possibilités. Dans sa pratique, les notes ne disparaissent pas plus que le programme, mais prennent désormais la forme d’une note de participation englobant l’investissement dans la rédaction mais aussi la lecture publique, les discussions, la publication… à laquelle s’ajoute tout de même une note de bac blanc. Autant d’idées qui me paraissent intéressantes et que je compte à mon tour mettre en œuvre dans quelques semaines, pour commencer avec trois classes de série technologique STMG, puis pourquoi pas en terminale générale l’année suivante si l’expérience me paraît concluante !
Propos recueillis par Djéhanne Gani
