Un dialogue à la manière socratique
Dans le rôle de Socrate : Annie, la vétérinaire philosophe chargée de cours ; dans le rôle des jeunes élèves et assistant·es : Luc le spéciste, Marisol la végane. Entre ces trois personnages un dialogue s’engage, qui va permettre d’avancer progressivement dans les dédales que les questions de l’intelligence et de la communication animales, des dissemblances, analogies, frontières entre les bêtes et les êtres humains, et donc du spécisme, soulèvent.
Peu à peu les jugements vont se nuancer, les préjugés être ébranlés : Pourquoi ne pas frapper les chiens ? Les animaux ont-ils un statut moral égal à celui des humains ? L’être humain est-il si spécial ? Pourquoi ne devrait-on pas manger de viande alors que les animaux le font ? Et peu à peu ainsi la maïeutique opère, sans qu’aucune réponse ne soit imposée, laissant chacun·e avancer à son rythme…
Manga et philosophie : une alchimie réussie
Un chapitre introductif pose le cadre de la confrontation : « C’est quoi, l’Ethique ? », « Y a-t-il une différence entre éthique et morale ? ». Il permet d’acquérir un langage commun, et de définir une démarche philosophique qui, de question en question, invite chacun·e à se méfier des évidences, à interroger l’impartialité, la cohérence d’un argument, à distinguer jugement de fait, de jugement de valeur.
Suivent 5 chapitres, rencontres entre les trois protagonistes, qui vont examiner la question du spécisme, en démontrant combien elle interroge aussi « les problèmes de notre société humaine ». Ainsi, cherchant à « Comprendre l’éthique animale », Luc et Marisol vont-iels être, dès leur deuxième cours, confronté.es à la question de la subjectivité de la morale. Question qui va les conduire à découvrir le relativisme culturel, « belle façon de penser », s’enthousiasment-iels, avant de voir leur enthousiasme modéré par Annie : doit-on tolérer des coutumes, comme par exemple les mutilations génitales féminines, ou les mariages d’enfants, au nom de la légitimité de la culture ?
Chacun·e bousculant l’autre, la philosophie n’en apparait que plus vivante. D’autant que les élèves ne craignent pas non plus de rappeler à l’ordre leur enseignante : « Arrête avec tes mots compliqués par pitié », lui reprochant sa posture parfois trop professorale, et reformulant régulièrement ses propos avec leurs mots et à l’aune de leur vécu. Le dialogue est vif, souvent très drôle. Et l’esthétique manga dynamise par la variété de ses plans, ses ruptures d’échelle et son expressivité, le propos, exigeant et dense malgré ce parti-pris formel peu « philosophiquement » conventionnel.
Des références solides (Descartes, Kant, Singer…), et une forme très contemporaine, mises au service d’un propos ambitieux : une entrée en philosophie à proposer sans hésitation aux lycéen·nes de terminale, et aux élèves de la spécialité HLP, notamment dans le cadre de l’entrée consacrée en classe de 1ère à « L’être humain et l’animal ».
Claire Berest
