Marion Fellrath raconte et analyse ces journées si particulières qui marquent la fin de l’année scolaire. Entre joie, gratitude, rites de passage, travail de deuil et désir de recommencer, elle montre combien ces derniers jours de classe constituent un moment essentiel dans la vie des élèves… comme dans celle des enseignant.es.
Un cocktail d’émotions contrastées
Il y a toujours un mélange bien particulier qui fait la saveur de ces fins d’années : beaucoup de joie mêlée à une nostalgie naissante. À cette période, nous connaissons parfaitement nos élèves, et eux aussi nous connaissent. Si on voulait comparer cela à la relation du Petit Prince de Saint Exupéry et son renard, on dirait que nous nous sommes enfin apprivoisés mutuellement.
Mieux encore, nous connaissons maintenant tout ce qui fait la richesse de leurs personnalités. Nous sommes ces chercheurs d’or qui ne sont pas revenus bredouilles de leur aventure, chez chacun d’entre eux nous avons trouvé des pépites.
C’est la fin d’un voyage plein de péripéties. Quand l’heure est au bilan on oscille entre la fierté des progrès accomplis et la frustration ou le sentiment d’échec face à des élèves que l’on n’a pas toujours réussi à faire progresser autant qu’on le souhaiterait.
Les remerciements des parents et des enfants
Le plus marquant, ce sont tous les petits mots, cadeaux ou autres formes d’intentions toutes plus touchantes les unes que les autres, des parents et des élèves, pour nous remercier. A la fin des journées de juillet mon bureau se retrouve souvent couvert de fleurs, de chocolats, de tasses estampillées « meilleure maîtresse » ou de cadeaux personnalisés…
Mais ce que l’on préfère plus encore que le cadeau lui-même, c’est la carte qui l’accompagne, ou ce dessin et ces petits mots que les élèves nous laissent.
Nous faisons un métier dans lequel nous avons peu de retours sur notre pratique. Même si nous nous tuons à la tâche, notre hiérarchie est souvent trop lointaine pour venir nous encourager… Alors la gratitude et les retours positifs nous viennent essentiellement des parents et des élèves.
Personnellement, je garde tous ces petits mots et ces remerciements comme des trésors qui alourdissent chaque année un peu plus le tiroir de ma commode. La magie opère à chaque fois. Je reste toujours aussi touchée, voire bouleversée, des remerciements et des attentions que nous recevons.
Il y a des mots que l’on n’oublie pas : « Merci car mon enfant n’a jamais été aussi heureux de venir à l’école », « Je me souviendrai toujours de cette année de CM2… », « C’est grâce à vous… ». Une chanson chantée par tous les élèves pour mon départ d’un établissement, un gâteau fait maison par des parents d’élèves avec des remerciements faits de crème au beurre colorée… Nous vivons d’intenses moments de reconnaissance et de gratitude.
Ce genre de manifestations donnent la force de continuer à s’investir dans ce métier. Et c’est aussi là qu’on le trouve si beau. Tout ce qui fait l’intensité de la relation avec nos élèves se retrouve explicité sur le papier et nous pouvons en garder une trace.
Le rite de passage
Il y a aussi dans ces instants très codifiés un aspect « rite de passage » pour les élèves comme pour les enseignants.
L’école est une institution pétrie de rituels qui participent à la construction identitaire des enfants. Chaque fin d’année, c’est pour eux une marque supplémentaire du temps qui passe, du fait qu’ils grandissent et qu’ils ont appris des choses. La remise des livrets scolaires peut remplir cette fonction si importante pour leur estime d’eux-mêmes : leur montrer tout le chemin parcouru.
Ils finissent souvent par exposer une part de leur travail d’écolier à leurs parents lors d’un spectacle ou d’une restitution. Si les familles sont très émues d’assister à ces représentations, c’est qu’ils assistent à la mue de leur enfant avec fierté.
Et il y a les grands changements : passer de la maternelle à la primaire, quitter le CM2 pour le collège… Ayant été longtemps maîtresse de CM2, je voyais que l’émotion de mes élèves en me disant aurevoir le dernier jour était aussi liée à la fébrilité de ce passage. Comme s’ils quittaient le monde des « enfants » pour rentrer dans le monde de « l’adolescence ».
Un double travail de deuil
Le mot de deuil pourrait sembler exagérer, pourtant, il s’agit bien de cela que nous vivons chaque année. Nous nous investissons avec une classe, nous donnons de notre énergie, de notre personne pour la réussite d’une cohorte d’élèves. Et, une fois que l’année se termine, nous devons accepter de les laisser partir, sans pouvoir continuer à les accompagner et même parfois, sans savoir ce qu’ils deviennent par la suite.
C’est Nancy Bresson, psychologue clinicienne qui se penche sur toute la charge psychologique que comporte notre métier et elle écrit en 2007 dans Souffrances de rentrée : le temps des multiples deuils que « l’accomplissement du travail psychique de deuil nécessaire au réinvestissement professionnel annuel caractéristique de cette profession reste impensé dans cette institution par rapport à la souffrance engendrée par la perte répétée d’objets affectivement et pulsionnellement investis et aux mécanismes de défense mis en place pour s’en protéger.»
En effet, nous savons que nous devons avoir une relation professionnelle avec nos élèves. Mais nous sommes des êtres humains face à des enfants. Il y a forcément une rencontre qui se fait, un lien affectif qui se noue, tout en sachant qu’il a la vocation naturelle de se défaire en fin d’année.
Nancy Bresson parle même d’un éternel recommencement pédagogique ou syndrome de Sisyphe car, à chaque rentrée, comme dans le mythe, les enseignants retrouvent des élèves au niveau scolaire moindre que celui auquel ils ont laissé ceux de l’année passée. Ils doivent donc recommencer et reprendre le même travail, pour les amener au même sommet de la montagne. Puis nous les laissons prendre leur envol et redescendons pour aller chercher le groupe suivant.
Elle souligne donc un double travail de deuil à effectuer : « Celui de la relation établie, de l’attachement porté aux anciens élèves et celui du niveau scolaire obtenu, des progrès et projets réalisés avec eux ».
Le temps de la récolte
L’investissement que nous mettons dans notre métier n’est pas une charge à négliger, notamment l’implication personnelle et affective. Cependant, je vois aussi dans cet éternel recommencement une possibilité de renouveler nos pratiques, et une chance de partir à la découverte de nouveaux élèves pour de nouvelles aventures pédagogiques.
Nous sommes nombreux.ses à garder dans notre mémoire, dans notre cœur et dans nos tiroirs, les traces de tous ces élèves croisés et accompagnés le temps d’une année.
Pour nous, ce ne sont pas des simples temps de festivités. C’est un temps précieux où l’on récolte les fruits de notre investissement de l’année.
C’est le carburant vital d’un métier d’enseignant trop souvent moqué et dénigré. Toutes ces marques de reconnaissance et de gratitude des élèves et de leurs parents continuent à nous le faire aimer.
En espérant que la canicule et la désorganisation d’un ministère ne viennent pas nous voler le dernier chapitre de notre année scolaire, celui des au revoir et des remerciements qui donne tout son sens au chemin parcouru ensemble, je souhaite à tous les collègues, de très bonnes vacances.
Marion Fellrath
