L’attente
Le terme « attente » désigne le fait de demeurer en un lieu jusqu’à ce que quelqu’un ou quelque chose arrive. Attendre, c’est apprendre à différer l’accomplissement d’un désir, d’une action, ou d’un besoin. C’est sortir de l’immédiateté et se donner du temps pour réfléchir, envisager des possibilités diverses. Attendre demande d’imaginer, d’anticiper, de surseoir en vue d’une gratification, d’un résultat, d’un bénéfice, C’est aussi, le fait d’envisager la possibilité de ne pas être comblé et d’être déçu.
Les attentes
Les attentes constituent ce qu’une personne une famille, un groupe, une société, estiment être en droit de recevoir de la part d’autrui. Dans cette acception du terme, les attentes impliquent les notions de don, de dû, de dette et de loyauté. Les attentes s’enracinent dans les imaginaires, les représentations et les visions du monde, des personnes, des groupes sociaux et des institutions. Elles peuvent être explicites ou implicites et se traduire dans des effets de force, ou/et dans des effets de sens liées à des valeurs. Les attentes explicites contiennent et masquent des attentes plus complexes et souvent inconscientes. Elles ne sont alors pas immédiatement identifiables car elles se cachent dans ce que l’on trouve “normal”, dans ce que l’on s’estime être en droit d’attendre ou de devoir à une personne, un collectif, ou une institution.
Les attentes sont des injonctions plus ou moins fortes de se comporter d’une certaine façon, en raison d’un devoir concret ou symbolique. Ne pas correspondre aux attentes c’est décevoir autrui et être invalidé en retour. L’excès d’attentes met une pression, pouvant être insoutenable pour l’élève « objet » des attentes, que ces attentes soient familiales, scolaires ou sociales. Cette pression l’enferme dans les comportements attendus et le détourne de l’attention à ses propres potentiels et aux possibilités imprévues. Les élèves ravalés au rang d’objet des attentes d’autrui ne peuvent être auteur de leurs choix qu’en trahissant les attentes dont ils se sentent l’objet.
La dynamique des attentes
Nous sommes tous « en attente » de quelque chose, en particulier de reconnaissance de la part d’autrui, comme autrui attend de nous certains types d’attention et de reconnaissance de lui-même en tant que personne particulière, digne de notre intérêt. L’attente du meilleur d’un élève renvoie à l’effet pygmalion en tant que prédiction autoréalisatrice et bénéfique. Mais quand on est objet de trop d’attentes, on n’existe pas en tant que sujet. Il y a invalidation car on ne peut être ni à la hauteur des attentes, ni exactement dans ce qui est attendu de nous. Se conformer aux attentes d’autrui, c’est s’invalider et renoncer à être soi-même. Il y a conflit entre la loyauté envers soi-même et la loyauté supposée due à une personne aimée, à un groupe de pairs, à une institution d’appartenance.
À l’opposé d’un excès, l’absence d’attentes signifie à un élève le peu d’intérêt qu’on lui porte en lui renvoyant à son insignifiance. Un élève qui n’attend rien de la vie, ni de personne, est dans une attitude de défense qui le protège de la frustration des attentes déçues.
Les attentes peuvent être captatrices quand elles s’énoncent en termes de dette. Elles sont alors l’expression d’une maîtrise, d’un pouvoir, d’une domination ou de l’emprise de celui qui se prétend être en droit d’attendre quelque chose d’autrui. Elles peuvent être libératrices quand elles sont des appuis, des étayages et des autorisations d’autrui à élaborer son propre chemin. Elles s’expriment alors dans la démaîtrise de l’accueil, de l’écoute compréhensive et de l’autorisation de celui dont on attend l’épanouissement de ses potentiels.
Les attentes parentales
Les attentes parentales sont opaques et implicites. Elles s’inscrivent dans l’histoire, les rêves, les réussites et les frustrations de chaque parent. Dès sa conception, l’enfant est « attendu » ou pas, chargé d’espérances ou d’angoisse, voire de rejet selon les conditions de sa conception.
Pour un parent, il est difficile d’envisager pour son enfant une “réussite” autre que celle dont il a rêvé. Chaque élève est secrètement le “prolongement” ou la “réparation” de l’un ou de l’autre de ses parents, dans la complicité, les clivages, ou les violences et les non-dits des rapports parentaux.
Nombre d’élèves doivent « faire avec » un « surpoids d’attentes » concernant sa réussite scolaire. Le désir de réussite de chaque parent pour son enfant est lié à l’image idéale de lui-même et à l’auto-attribution de “bonne ou mauvaise mère “ ou de “bon ou de mauvais père”. L’élève ne pouvant répondre à trop d’attentes différentes devient un “mauvais objet”.
Le poids et les enjeux des attentes concernant le scolaire
Les attentes scolaires sont des attentes de conformité à un ordre et à un programme établi, en même temps que des attentes de réussite individuelle de performances, d’acquisitions et d’accumulation de connaissances. Un élève doit devenir un « bon élève » en renvoyant une image de bons pédagogues à ses enseignants et d’institution performante à son établissement scolaire. Pour un élève, les attentes de sa propre famille se cumulent, tout en s’opposant sur certains points à celles de l’institution scolaire et de chaque enseignant.
De la réussite scolaire dépend la réussite au BAC, condition de l’orientation dans les études supérieures ou non, via Parcours Sup, et de là, la réussite professionnelle, elle-même condition de la réussite sociale. La pression scolaire, cumulée aux attentes parentales, charge certains élèves du poids de la dette de tout ce dont leurs parents se sont privés pour leur permettre de s’élever dans la hiérarchie sociale.
Au regard de l’importance de cet enjeu pour l’avenir de chaque élève, on peut comprendre que cette pression génère une terreur chez nombre d’entre eux. Ils se sentent menacés d’être incapables de « réussir leur vie », avant même de savoir ce que serait pour eux « réussir sa vie”.
Or, la soumission aux attentes d’autrui est une aliénation. L’école pour être émancipatrice doit apprendre à chacun comment se libérer du poids des attentes afin d’advenir à soi-même en construisant son propre chemin, en phase avec sa propre vie. La mission est complexe car, en même temps, les élèves doivent apprendre à répondre aux attentes de reconnaissance d’autrui, base de la relation et du vivre ensemble.
Est-ce que l’absence d’attente, de la part des élèves comme de la part de l’enseignant, ne favoriserait pas quand même l’apprentissage ?
L’absence d’attente rend les choses sans saveur, sans odeur et sans couleur. Nous attendons tous quelque chose de la vie et de quelqu’un. Quand on n’attend rien, on est dans l’atonie. Ce qui est visé, c’est d’avoir une attente d’ouverture, ce n’est pas de ne pas avoir d’attente. C’est attendre le meilleur d’un élève dont on ignore les potentiels, attendre que l’enfant advienne à lui-même : « Tu as un potentiel, je ne sais lequel, mais je suis là pour te caler le pied, là où tu vas et selon le chemin que tu prends. Et tu n’y vas pas tout seul, nous sommes en classe ensemble, et tu dois construire à la fois ce vers quoi tu tends de meilleur sans oublier le bien commun. Ce que tu fabriques de meilleur pour toi doit apporter une piste d’ouverture aux autres, pour être bien ensemble. ».
Est-ce que les élèves sont en droit d’avoir des attentes vis-à-vis de l’institution scolaire ? Et si oui, quelles attentes ?
S’ils n’ont aucune attente vis-à-vis de l’institution scolaire, c’est qu’ils viennent à l’école parce qu’ils y sont obligés, mais qu’ils pensent n’avoir rien à y faire.
De fait, ils ont à attendre de l’institution scolaire tout ce que l’entre-soi familial ne peut pas leur apporter, c’est-à-dire une ouverture au monde, et des clés de compréhension, à la fois les connaissances, fondant leur rapport au monde, mais aussi toutes les capacités qu’ils ne peuvent pas développer seuls. C’est la question de l’élaboration des « rapport à… ». On ne peut pas construire le rapport à soi-même sans une rencontre des autres, qui participent à d’autres filiations, à d’autres appartenances. Ils vont me donner une image du monde que je ne peux pas avoir dans mon appartenance à la fois fondatrice de ma famille mais aussi éminemment restreinte. C’est le principe même de l’ouverture.
L’enfant doit pouvoir attendre de devenir le meilleur de lui-même et le plus intelligent qu’il puisse être, parce qu’il doit attendre de l’école, de l’institution scolaire qu’elle le mette dans un travail de pensée. Il ne peut pas le faire tout seul. Tout en sachant qu’aucun enseignant, aucun formateur ne peut former quelqu’un. On ne peut que l’aider à se former.
Et si les savoirs scolaires avaient une attente, ce serait laquelle ?
Si les savoirs étaient des humains intelligents, ils se mettraient en situation de faire comprendre leur propre histoire, c’est-à-dire qu’ils souhaiteraient que les élèves rentrent dans la recherche de ce qu’est le savoir dans leur discipline.
Par exemple, on n’a pas la même attitude de recherche face à des disciplines comme la poésie et la biologie. Si j’étais la biologie, je souhaiterais que les élèves se mettent dans la peau des rapports qui construisent la vie au plan biologique, pour découvrir le plaisir et la saveur de comment fonctionne la vie. Et si j’étais la poésie, je souhaiterais que les élèves, en particulier les jeunes enfants, découvrent le plaisir et la saveur des mots pour jongler avec.
Il faut pour cela célébrer l’inattendu de la découverte, par un chemin singulier et dans le plaisir d’apprendre ensemble. Ça nous ramène à la pédagogie : on ne peut pas apprendre tout seul. On ne peut pas construire une connaissance de ce qui permet la vie, sa vie, sans comprendre ce qui permet la vie de chacun.
Ça me fait penser à une phrase importante de Jacques Lévine, fondateur de l’AGSAS1 : « Il ne devrait y avoir qu’une seule discipline à l’école : conquérir les secrets de la vie ».
L’école doit initier au plaisir de conquérir la vie, apprendre à chaque élève qu’il peut transformer le monde là où il est, afin de mettre de la vie, là où la destructivité envahit le monde. Chaque élève doit pouvoir se construire à l’école comme une force de vie.
Propos de Jacques Marpeau recueillis par Daniel Gostain
