Pouvez-vous présenter le quotidien et l’évolution du métier au fil de votre carrière ?
A mon entrée dans les services, à la fin des années 90, le cœur de métier consistait en l’accompagnement des élèves et des familles dans leurs choix d’orientation, situés au croisement de questions psychologiques, sociologiques, mais aussi économiques et sociales. Les CIO (Centres d’Information et d’Orientation) étaient principalement identifiés comme des lieux où l’on s’informait sur les métiers, les qualifications, les établissements, les débouchés…et où l’on pouvait être accompagné par un conseiller d’orientation-psychologue pour mûrir un projet, en s’appuyant le cas échéant sur la documentation, dont les supports restaient largement matériels, même si les ressources numériques commençaient à se développer.
Pour les familles et les élèves, les conseillers d’orientation-psychologues étaient perçus d’abord comme les dépositaires et garants d’une information de qualité.
Dans les années qui ont suivi, la démocratisation de l’accès à l’information en ligne a progressivement fini de fragiliser une identité professionnelle qui pouvait s’être construite sur l’idée que « bien s’orienter (c’était) avant tout, bien s’informer».
Sur ce plan, les CIO comme lieux de ressources documentaires ont été dépassés par la révolution internet. La question de leur plus-value se posait, et se pose toujours, avec une acuité nouvelle.
Dans le même temps, une partie de la profession militait depuis des années pour la reconnaissance pleine et entière du titre de psychologue, finalement entérinée par le décret de 2017, créant le corps des psychologues de l’éducation nationale. Ce nouveau titre reléguait symboliquement le conseil en orientation à une mission de second rang, voire tierce… en bousculant une identité professionnelle déjà tiraillée entre ceux qui revendiquaient la prééminence de la psychologie dans leur pratique et ceux qui se vivaient comme des experts du système éducatif, en charge de fournir aux familles les informations pertinentes pour qu’elles soient en mesure d’émettre des choix éclairés. Il faut bien entendu imaginer tout un continuum de nuances entre ces deux pôles, quelque peu caricaturaux – précédemment évoqués.
Quel est le quotidien d’un psychologue de l’éducation nationale ?
Je ne me risquerai pas à en établir un inventaire type, tant il est fait de priorités relatives, que chaque agent s’approprie à des degrés divers, en fonction de sa formation initiale – la psychologie n’est pas unitaire, se décline en spécialités traversées par des approches, courants de pensée, bien différents – de sa sensibilité propre, des attentes des chefs d’établissement… Le spectre d’interventions supposément couvert par nos missions est tellement large ! Autant dire que le métier connaît des incarnations fluctuantes.
Nous pouvons être sollicités pour évaluer un trouble spécifique des apprentissages, expliquer les subtilités techniques de Parcours Sup, rechercher une place vacante dans un établissement pour un élève déscolarisé, favoriser la liaison Ecole-Entreprise… mais aussi pour estimer le risque d’un passage à l’acte suicidaire, ou encore le niveau des acquis dans sa langue d’origine d’un jeune mineur non accompagné.
Ce ne sont pas exactement les mêmes champs d’intervention ! On imagine l’étendue des compétences requises pour qui se prévaudrait d’un niveau d’expertise optimal sur tous ces sujets.
Des choix doivent être faits. Il en va de notre crédibilité. J’irai même plus loin : c’est une question d’honnêteté intellectuelle et professionnelle. Se pose en outre la question de la liberté de pratique d’un psychologue qui est d’abord un agent de l’Etat et travaille dans une institution régie par le Code de l’éducation. Nous ne travaillons pas en libéral. La gouvernance des services est ici questionnée. La psychologie s’exerce dans un cadre, dans le respect de conditions qui garantissent une pratique rigoureuse, exigeante. Elle ne doit pas être galvaudée. Et encore moins se confondre avec le fameux concept de « Bienveillance », utilisé si souvent, sans que l’on se donne seulement la peine de savoir de quoi on parle.
Bref. Ce flou et le malaise persistant dans la profession m’ont conduit à renoncer à la fonction de directeur de CIO, que j’ai occupée pendant quelques années, pour revenir sur le terrain.
Au contact des élèves et des familles, dans le lien noué avec les équipes dans les établissements, j’ai retrouvé le sentiment d’être utile, et ce malgré le caractère improbable du métier de Psy En et la gouvernance quelque peu baroque des services d’orientation.
Quel travail avec l’infirmière ou l’équipe pédagogique ?
Je veux déjà dire que je suis convaincu de l’intérêt, je dirais même de la nécessité de croiser les regards. L’intelligence collective, ça existe, et c’est tellement précieux quand ça fonctionne. Elle se déploie dans un climat de confiance mutuelle. Nous avons je crois des progrès à faire en ce domaine, tant il est courant que la réponse à la problématique des plus fragiles se trouve au carrefour de questions de santé, sociales, psychologiques, pédagogiques, qui ne peuvent être traitées indépendamment les unes des autres.
Je suis favorable à une mise en œuvre effective, contrôlée et vigilante, du secret partagé, pour la recherche de réponses adaptées, tenant compte de toutes les dimensions qui entourent la vie des élèves.
Comment analysez-vous la question du confinement ?
Je suis surpris quand on généralise à l’ensemble des élèves, sans précaution, son impact supposément traumatique. Dans des familles aux problématiques lourdes, oui, le confinement a pu mettre en danger les enfants.
Mais je ne pense pas que cet événement mérite le statut de « point de rupture », qu’il ait eu un impact aussi majeur qu’on le prétend parfois. Il aura surtout été, je le crois, un révélateur de la fracture qui pourrait s’accroître entre les familles qui sauront disposer des outils désormais disponibles, facteurs de démultiplication potentielle des inégalités dans l’accès aux connaissances, et les autres… Derrière la révolution pédagogique rendue nécessaire par l’apparition du numérique, et notamment de l’IA, il me semble que se pose surtout la question du rôle que l’école peut et doit jouer pour que tous les élèves se saisissent de ces nouvelles opportunités.
Pouvez-vous présenter le travail que vous avez mené avec les élèves après le confinement ?
En mai 2020, à la fin de la période de confinement, je suis intervenu dans toutes les classes d’un petit collège rural du Sud de la France, pour recueillir le témoignage des élèves sur leur vécu de ce moment si singulier. Initialement, il s’agissait de leur offrir un espace de libre expression, où viendraient essentiellement, du moins le croyais-je, se déposer des sentiments personnels. Je fus surpris, et à l’occasion admiratif de la finesse de leurs analyses portant sur des questions pédagogiques et didactiques, en cette période où la contrainte du distanciel leur avait réservé la liberté de découvrir d’autres façons d’apprendre. Je décidai alors de poursuivre le travail de recueil de leur parole les trois années suivantes, cette fois auprès des élèves inscrits dans les sections professionnelles d’un lycée polyvalent.
Une nouvelle fois, je fus surpris par l’importance prise dans leurs interventions par des réflexions portant sur les conditions d’apprentissage. L’un d’eux m’invita explicitement, parlant au nom de ses camarades, à « faire remonter des choses ». En livrant ce travail de restitution, j’ai rempli mon engagement, après qu’ils auront rempli le leur : dire leur part de « vérité » sur l’école.
Cette enquête ne propose aucune recette, ne prétend pas savoir ce qu’il conviendrait de faire. Ce n’est pas un travail d’expert, ni le compte rendu d’une expérimentation scientifique, mais le récit d’un praticien attaché à faire entendre – ce n’est pas si courant – la voix des élèves, qui m’auront confié plusieurs centaines de témoignages, qu’en orpailleur laborieux j’ai triés, classés, rangés, recueillant parfois au fond de mon tamis des verbatims scintillants comme des pépites.
Quand ils émettent des critiques, elles doivent s’entendre, je le crois, comme l’expression de leur attachement, parfois déçu, à cette institution.
Il m’a semblé en tout cas utile de porter leur voix. Il le serait tout autant – mais tel n’était pas mon propos ici – d’offrir à tous les praticiens en première ligne, et notamment aux enseignants, une « carte blanche », dans cet objectif de dresser un état des lieux du terrain, en un moment où la question de l’évolution de l’appareil de formation – nécessaire mais qui ne se fera pas sans eux – est posée avec insistance.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
