Eliott va arriver dans le dispositif ULIS. Il aurait dû, l’heure précédente, s’exprimer devant sa classe en langue étrangère. Il n’a pas réussi. Il n’a simplement pas pu. L’anxiété l’a submergé. Je le sais déjà, car mon collègue m’a envoyé un message via l’environnement numérique de travail. Il m’a décrit les comportements d’Eliott, qui se sont rapprochés et intensifiés quand son tour arrivait : frotter ses bras, se balancer, détourner la tête et se recroqueviller pour tenter de se rendre invisible. Eliott a raté son coup : l’enseignant, attentif, a tout bien vu et analysé. Il est allé voir Eliott, alors qu’il restait encore des élèves à faire passer avant lui, et lui a dit tranquillement qu’il ne passerait pas aujourd’hui, s’il voulait. Eliott a dit que non non, il n’avait pas envie de passer devant tout le monde parce qu’il est « trop mauvais ». Il s’est empressé de montrer au professeur que son exposé était prêt : « mais j’ai fait mes devoirs, hein, monsieur ».
Aménager le travail
Quand je reçois le message, je remercie mentalement mon collègue. Je le remercierai en vrai ce midi à la cantine. En attendant, il me permet d’aménager le travail d’Eliott : je suppose qu’il va arriver nerveux, fuyant, tout honteux de ne pas avoir réussi à faire « comme tout le monde ». Il veut tant bien faire… Et puis il croit que je vais lui en vouloir de ne pas tout réussir. Il ne me connaît pas bien encore. Et moi, pas de chance, j’avais prévu une séance pour le soutenir en maths : une autre collègue m’a demandé de le préparer à l’usage du rapporteur. Ouille ouille ouille, Eliott stresse rapidement en maths, et manipuler n’est pas sa compétence principale.
Je réfléchis. Je veux conserver mon objectif pour le moment. Peut-être devrai-je reculer, mais on essaie. En revanche, je décide que je passerai par le permis rapporteur d’Arnaud Durand, prof de maths d’une inventivité incroyable, et qui partage ses réalisations sur son site, Mathix. Grâce au permis rapporteur, Eliott n’aura pas à gérer en même temps l’attention à porter sur le positionnement méticuleux de l’objet physique, à observer les graduations, à appuyer sur le rapporteur pour qu’il ne bouge pas, à tracer au crayon sans que tout cela glisse. Il pourra se concentrer sur le mode d’emploi du rapporteur et la lecture des graduations, et ses difficultés praxiques, qui l’empêchent d’être précis, seront compensées par l’usage des flèches en complément de celui de la souris : à chaque appui sur une flèche, un degré de plus ou de moins.
Ça sonne. Les élèves partent vers leur prochain cours, ceux que je prends en charge maintenant s’installent. Eliott ne me dit rien de son cours de langue. Il a du mal à me regarder, s’installe à sa place favorite et plonge dans son cartable de façon prolongée. Cependant il n’a pas l’air particulièrement anxieux. J’annonce le plan pour la séance : je demande à Eliott d’allumer un ordinateur puisque nous allons l’utiliser ensemble ; je prie les élèves de troisième de réviser sur les symboles et les principes de la République, puis de s’interroger l’un l’autre et je viendrai évaluer tout cela dans vingt minutes ; à un élève de quatrième et une de cinquième je donne une fiche d’exercices pour réactiver la réduction de monômes, histoire de voir si le travail de la semaine dernière a porté ; à trois autres je confie la fiche de préparation de la dictée, à étudier individuellement ou collectivement, et j’annonce que je me consacrerai spécifiquement à eux dans 40 minutes pour vérifier et conclure par ladite dictée ; pour un autre élève, je donne l’évaluation sur les compléments circonstanciels. Je pense qu’il sera autonome.
« Allez hop mon p’tit gars, aujourd’hui on va apprendre à utiliser le rapporteur »
Bon, distribuer le travail m’a déjà pris un moment : il faut veiller à bien expliciter, à prendre le temps de donner les consignes et les modalités d’un ton calme, qui ne montre aucun empressement, pour que tout le monde se sente bien et donne le meilleur de lui-même. Je claironne qu’en cas de difficulté, on m’appelle et je viens dès que je peux, je félicite tout le monde pour être déjà au boulot, et je me tourne vers Eliott. Allez hop mon p’tit gars, aujourd’hui on va apprendre à utiliser le rapporteur. Eliott est tout de même secoué par sa mésaventure linguistique : il n’arrive pas à taper correctement son mot de passe. Je lui propose de l’aide, ça marche, clic-clic et zou, voici notre page. Eliott écarquille les yeux : « Oh là là madame ça a l’air super compliqué ! ». Je lui réponds que oui, c’est technique et pas facile, mais que déjà nous allons choisir le super rapporteur comme on a dans le tiroir géométrie et j’explique. Nous traitons quelques questions ensemble, je précise que la précision est d’un degré, et qu’il ne faut donc pas paniquer si l’erreur est réduite. Je montre ce qu’il ne faut pas faire, aussi. Et je fixe le contrat : « tu fais l’entraînement 1 autant de fois que tu veux. Tu fais le 2, ensuite, autant de fois que nécessaire. Si tu penses avoir compris et que tu trouves ça ennuyeux parce que tu es sûr d’être compétent, tu quittes le niveau et tu passes au prochain. Quand tu en as fini avec la partie « mesurer un angle », tu m’appelles et je t’explique comment on trace un angle de mesure donnée. Et puis quand tu seras au point sur tout, tu passeras le permis. Demain, dans une semaine, on s’en fiche : là, tu apprends avant tout. Et d’ailleurs si tu loupes le permis, tu le repasseras après avoir compris tes erreurs. Ok Eliott ? »
Eliott me fait un beau sourire. Il s’attèle avec une grande concentration à sa première question. Je m’éloigne, mais je surveille de loin. Il semble avoir compris le principe et le fonctionnement. Je vais voir les élèves qui bossent la dictée, mais les troisièmes ont déjà répondu à leurs interrogations. Bon, je me promène parmi les élèves et j’observe. Après trois semaines de surcharge cognitive, voilà qui fait du bien.
Rapidement, Eliott m’appelle : il me dit avoir compris la première étape et veut que je lui explique la suite. Je n’ai pas vu ses résultats, mais je choisis l’optimisme. J’explique, en précisant que c’est plus technique du point de vue des touches. Eliott me chasse presque, alors je m’en vais. À l’autre bout de la classe, les symboles et les principes de la République m’appellent. J’enchaîne sur la dictée puisque les élèves ont fini la préparation, et je change tout le monde d’activité, sauf Eliott : un peu d’automatismes d’anglais fera le plus grand bien à ces jeunes gens. « Demandez-vous comment vous allez et répondez-vous. Et distinctement : j’écoute, même si je vais voir Eliott. »
Eliott, lui, est prêt à me recevoir : bien campé devant son écran, il me cache la vue. Lorsqu’il se décale, c’est pour me montrer qu’il a tenté le permis et obtenu la note de 18/20. Je manifeste mon épatement, je félicite, les autres élèves aussi. « How are you, Eliott ? », lui demande Kessy. « I am fantastic ! », répond-il.
« Et puis le prof il l’a vu alors il m’a dit c’est pas grave, on fera autrement »
Il reste moins de cinq minutes avant la sonnerie : j’annonce un tout petit temps libre. Eliott vient vers moi : « tu sais, tout à l’heure je devais parler en classe et j’ai pas pu. Ça allait pas du tout. Et puis le prof il l’a vu alors il m’a dit c’est pas grave, on fera autrement, il va trouver un moyen. Et tu sais quoi ? Il y a deux autres élèves ils ont entendu et ils ont demandé aussi à faire tout seuls, avec le prof, à la récré. Il a dit oui, et du coup bah moi j’étais pas le seul. »
D’accord. Il faut absolument que je remercie mon collègue, décidément. Il n’a pas seulement changé l’heure de langue d’Eliott. Il a fait bien plus que cela.
Claire Lommé
