Julie : Oui là Benoit (le directeur), il explique aux parents que cette année toutes les communications se feront via l’application. Dans notre circo on nous encourage à uniformiser les pratiques et c’est vrai que c’est plus simple pour les parents, quand ton enfant change de classe, de rester sur la même interface d’échange avec l’école. Pour nous dans l’équipe ça s’est imposé comme une évidence. Maintenant on fait vraiment beaucoup de choses en numérique et on était tous OK avec ça. De toutes façons on le faisant déjà.
La totalité des familles possèdent un smartphone
D’abord dans notre circo, toutes les écoles sont très bien équipées donc nous on n’a pas ce problème. J’ai un TNI, comme toutes les autres classes, et une tablette de la classe. Et de leur côté, la totalité des familles possèdent un smartphone et consultent leurs messages plusieurs fois par jour. Donc tu le vois dans le conseil d’école, tout le monde est à fond sur cette manière de faire. Après on n’est pas tous 100% numérique comme moi. Mais moi j’avoue que oui. Je l’ai dit aux parents, tout passera par la plateforme et donc les élèves n’ont plus besoin de cahiers de texte. Je mets tous les devoirs à faire dans l’application. Il y a un espace de communication avec les parents mais il y a aussi un espace réservé à la classe en général où je mets toutes les infos, dont les devoirs à faire.
Les parents consultent leur téléphone bien plus souvent que le cartable de leur enfant
Franchement c’est génial. D’abord j’ai plus personne qui peut dire qu’il ne savait pas pour les devoirs. Soyons honnêtes, les parents consultent leurs téléphones bien plus souvent que le cartable de leur enfant. C’est donc aussi une manière de s’assurer que les messages passent vraiment. Y compris ceux qui étaient absents, malades, ou étourdis. Le cahier de texte numérique, et même le cahier de liaison numérique, c’est trop pratique. Ca permet d’envoyer une info en temps réel, de vérifier si elle a été lue, et même de partager des documents, des photos ou des vidéos. Plus besoin d’attendre que le cahier papier revienne signé ou de courir après les feuilles volantes. Reconnais que c’était quand même une activité très chronophage.
Je ne pense pas que je pourrais revenir en arrière moi
Je ne dis pas que j’ai plus de parents qui ne lisent jamais l’appli, mais en tous cas je n’ai plus personne qui fait semblant de pas avoir été au courant. Et puis côté élèves, tu n’as plus le cahier de texte et le cahier de liaison froissés au fond du sac ou trempé par la pluie ! Ca c’est pour tous les côtés pratico-pratiques. Mais aussi on peut dire que c’est un geste écologique, moins de papier, moins d’impressions. Et pour le directeur, tout est archivé automatiquement, ce qui permet de retrouver facilement un document ou une communication ancienne. Je ne pense pas que je pourrais revenir en arrière moi.
Bénédicte : J’avoue que ce que je vois m’hallucine un peu. C’est pas une question d’avant ou d’arrière hein, c’est la question de la place de l’écrit dans la vie et donc dans la scolarité. Je sais pas. Je suis interrogée par votre décision de conseil en vrai. Alors moi c’est vrai je reste très attachée au cahier papier, et pas seulement par nostalgie. Dans notre école, je ne suis pas sûre que les familles soient équipées d’un smartphone ou d’un ordinateur, et certaines maîtrisent mal les outils numériques. Passer au tout numérique c’est quand même un risque d’exclure les plus fragiles. Tu me diras, y’a aussi des familles qui ne savent tout simplement pas bien lire et donc les cahiers de liaison c’est pareil. C’est sûr. Mais quand même, j’ai l’impression qu’avec le tout sur téléphone on creuse un fossé et donc des inégalités.
Le papier ne tombe jamais en panne
Après je m’interroge aussi sur le côté pratico pratique comme tu dis. Je trouve que même de ce point de vue là, le papier a un super avantage : il ne tombe jamais en panne. Pas de problème de connexion, pas de bug d’application, pas de message perdu dans les spams. Enfin j’imagine que dans votre école c’est comme dans les autres : le numérique c’est bien quand ça marche ! Et souvent ça ne marche pas. Et quand tu appelles la mairie pour le dépannage, c’est pas sûr qu’ils viennent dans la journée, même pas dans la semaine. Moi aussi j’ai un TNI mais j’ai aussi surtout un tableau Velléda parce que je sais que quand y’a pas de connexion ou quand le TNI bugue, tu rames si tu as rien à côté.
Je ne suis pas sûre de me reconnaitre dans cette école 2.0
Mais bon, même en admettant que le numérique ce soit formidable et jamais en panne. Je crois qu’à l’école il ne faut pas écarter la valeur symbolique du cahier. Regarder le cahier du jour, le signer, regarder le cahier de texte… pour certains parents, c’est encore un rituel, un lien concret avec l’école. Un lien matériel j’ai envie de dire et plus j’y réfléchis là, plus je me dis que ce côté matériel est important. Un cahier c’est un objet que l’enfant manipule et qui lui permet de prendre part à la transmission des informations avec ses parents. Supprimer le contact avec le cahier, avec l’encre, tout ça m’inquiète un peu et je ne suis pas sûre de me reconnaitre dans cette école 2.0. Le numérique a ce côté froid qui déshumanise un peu le rapport qu’on a avec les apprentissages. Attention, je ne dis pas que sur certains points c’est pas hyper efficace, mais tout changer comme vous faites pour vous lancer dans le 100% numérique, notamment pour le cahier de texte, moi je n’y suis pas prête, mais alors pas du tout.
Le point de vue du chercheur
Les outils de communication école-famille sont un incontournable de la forme scolaire et ils doivent être choisis en fonction des contextes sociaux et techniques réels, et des préférences de l’enseignant. L’essor du numérique vient fortement impacter la culture scolaire, avec ses avantages et son lot de difficultés. Il peut créer de l’engouement ou de la crainte, d’autant qu’il ne place pas tous les enseignants à égalité devant leurs usages. Faire d’un artefact un instrument de son activité demande du temps et la vitesse à laquelle les outils numériques changent peut mettre en difficulté le travailleur.
Frédéric Grimaud
