La question de la dénomination
Romain Enriquez, maître de conférence en littérature française du XIXe siècle Université de Paris-Sorbonne, commence son intervention « Que représente le fait d’écrire pour une femme ? » par la question de la dénomination. « Comment appeler ces « monstres de femmes » qui échappent aux catégories et sont les femmes qui écrivent ? » demande-t-il, en abordant cette « difficulté à faire une place aux femmes même dans la langue » par la lecture d’un extrait de La Laide d’Eugénie Foa. Dans ce texte de 1832, dont l’humour devrait réjouir les élèves, la narratrice se refuse à employer l’expression « femme auteur » tant le mot est associé à des attributs masculins nécessitant qu’on se travestisse en homme. Alors comment va-t-on appeler une femme qui écrit ? Femme de lettres ? Ecrivaine ?…
Depuis le XVIIe siècle les dictionnaires sont hésitants, rappelle l’universitaire. Et les mots féminins, pourtant attestés, comme poétesses, deviennent suspects aux yeux mêmes des femmes. D’ailleurs certaines d’entre elles, comme George Sand, « n’ont jamais utilisé le féminin pour se désigner », voire se font appeler, comme Rachilde, romancière de la fin du XIXe, « homme de lettres ». L’emploi du mot « autrice » semble désormais, à juste titre, faire consensus. On pourra sur ce point utilement se plonger dans l’ouvrage passionnant d’Aurore Evain Histoire d’autrice de l’époque latine à nos jours, en réédition numérique sur le site de la SIEFAR, proposé dans la bibliographie.
Ecrire pour une femme : un parcours semé d’obstacles
Romain Enriquez propose ensuite « une approche en synchronie afin de comprendre quelles questions spécifiques surgissent (…) quand on aborde l’oeuvre des femmes de lettres » entre 1650 et 1900. Force est alors de constater qu’« écrire pour une femme se fait toujours dans l’obstacle ou plus exactement dans un parcours semé d’obstacles, à toute époque ». A tel point, qu’« écrire s’apparente à un travail d’Hercule » et en particulier « au combat contre l’hydre de Lerne au sens où on a des têtes qui repoussent à chaque étape du processus, qui va de l’écriture à la publication, et de publication à la réception critique », trois moments clés qui vont articuler la conférence. Nourrie d’exemples passionnants, tout à fait exploitables avec des élèves, celle-ci montre comment les femmes, entre hostilité masculine et « éthos de minoration », sont parvenues à conquérir progressivement un espace d’écriture en réalité bien plus vaste que les représentations réductrices qu’on en a encore trop souvent.
Cette invisibilisation est au cœur de la conférence proposée par Nathalie Denizot, professeure de langue et littérature françaises à Sorbonne Université – INSPÉ de Paris, sur « La scolarisation des autrices dans les manuels scolaires », de la fin du XIX à aujourd’hui. Elle montre, chiffres à l’appui (et ils sont édifiants !), combien les autrices ont été minorées dans les manuels entre 1880 et 2019, année à partir de laquelle on observe une évolution, encore lente, mais visible. Un travail de repérage que l’on pourra mener aussi à profit avec les élèves dans leurs propres manuels.
Mais au-delà des chiffres, les discours tenus sur les autrices dans les manuels aussi sont édifiants. Hommes manqués ou femmes dangereuses, « éternelles mineures » devant leur réussite à un père, mari, amant, frère … sans qui elles ne seraient pas grand-chose, les femmes qui écrivent font rarement l’objet de portraits valorisants, explique Nathalie Denizot. Elles sont, de plus, souvent cantonnées à des genres « mineurs », comme l’épistolaire (car « elles excellent à écrire des lettres comme elles excellent à causer »), et le roman, longtemps déprécié ; ou associées à une littérature du sensible, des sentiments, de la sensualité, de l’enfance… en somme à une littérature essentiellement de l’intime, et nécessairement éloignée du monde des idées.
Des pistes concrètes pour faire avancer la cause des autrices
Pourtant, explique Romain Enriquez, le rôle des femmes, tous genres confondus, a été « fondateur dans l’histoire littéraire », à tel point que l’« on pourrait établir un corpus exclusivement composé d’autrices sans renoncer à aucune catégorie traditionnelle » et « sans renoncer à présenter aux élèves des œuvres d’une grande qualité littéraire ».
Commençons donc par rétablir auprès des élèves un certain nombre de vérités : c’est Madame d’Aulnoy, et non Perrault, qui a lancé la mode des contes au XVIIe siècle ; le succès phénoménal des Lettres d’une Péruvienne, roman épistolaire de Françoise de Graffigny au programme de l’EAF depuis cette rentrée, précède de près de 15 ans celui de Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse… Le 1er roman d’analyse français est un roman du XVIe siècle écrit par une femme, Hélisenne de Crenne, et on doit à Marguerite de Navarre L’Heptaméron, 1er recueil de nouvelles françaises. Antoinette Des Houlières a « été considérée comme une de plus grandes poétesses de l’âge classique », Marceline Desbordes-Valmore, comme une précurseuse du vers impair au XIXe siècle… En somme donc, non seulement les femmes ont beaucoup écrit, mais leur rôle a été tout autant qualitatif que quantitatif.
Autre piste, faisons découvrir en classe des œuvres importantes, méconnues ou mal connues de la culture scolaire, écrites par des femmes. L’intervention de Marie-Bénédicte Diethelm, doctoresse en littérature et en droit, invite ainsi à la « Redécouverte d’une autrice classique » du début du XIXe siècle, Claire de Duras, dont elle est spécialiste et éditrice. « Personne étrange » que cette Claire de Duras, explique-t-elle. En effet, bien que régnant sur le salon littéraire le plus important de Paris, cette duchesse, grande amie de Chateaubriand ne parle « que d’exclusion, d’isolement (…) d’infériorité sociale et de défavorisés » dans ses romans, notamment dans Edouard dont un extrait était proposé en commentaire aux séries générales à l’épreuve de l’EAF de juin 2024.
Mais on lui doit surtout le 1er roman « met[tant] en scène une jeune fille noire à la 1ère personne », le magnifique et bouleversant Ourika, histoire d’une petite fille noire ramenée du Sénégal par une famille d’aristocrates parisiens, qui découvre à l’adolescence que, malgré l’éducation « raffinée et affectueuse » qu’elle a reçue, sa couleur la prive d’amour et d’avenir, et, désespérée, meurt de chagrin. Classique par son style (très accessible), romantique par ses sujets (la souffrance de l’isolement, l’exclusion sociale…), le roman, publié en 1823, défend l’idée « qu’il n’existe aucune différence entre la sénégalaise Ourika et une demoiselle de la meilleure compagnie », et reste d’une grande actualité. La conférencière conclut d’ailleurs son propos par cette belle citation de Roger Little, spécialiste de « la représentation du Noir » dans les littératures de langue française, qui rend ainsi hommage au roman de Claire de Duras : « Enfin un chef d’œuvre ! La pénétration psychologique, l’empathie de l’auteure est remarquable pour son époque. Il faudra attendre Franz Fanon et son « Peau noire, Masques blancs » de 1952 pour trouver une analyse semblable ».
Riches de pistes et d’exemples à exploiter en classe, les trois conférences, passionnantes, accompagnées de ressources bibliographiques, sont à retrouver sur le site La Page des Lettres de l’académie de Versailles.
Claire Berest
« A quand Marguerite Audoux dans les programmes de français ? ». Sur le site du Café pédagogique.
« Quand les écrivaines étaient privées de leur nom… ». Sur le site du Café pédagogique.
« Julien Marsay : La revanche des autrices ? ». Sur le site du Café pédagogique.
