« Le budget n’est pas une succession d’arbitrages malheureux. Il est l’expression d’une orientation politique claire, assumée et volontariste : celle qui consiste à abaisser l’ambition éducative pour abaisser les coûts » écrit Yannick Trigance dans cette tribune. Le Secrétaire national PS appelle à un « projet, une ambition et des moyens » pour l’Ecole, « elle mérite un gouvernement qui la considère comme une chance, pas comme une charge », poursuit-il.
Le projet de loi de finances 2026 pour l’Éducation nationale récemment adopté au Sénat par la majorité de droite et centriste aurait dû être celui du sursaut. Celui d’un pays qui décide enfin de faire de son école une priorité réelle plutôt qu’un slogan creux.
Mais il n’en est rien. Ce budget acte en effet un affaiblissement méthodique et délibéré du service public d’éducation. Un affaiblissement dangereux, parce qu’il engage durablement l’avenir de nos enfants, la cohésion et l’avenir de notre pays.
Le premier renoncement est sans aucun doute le plus incompréhensible : la suppression de 4000 postes d’enseignants. Le gouvernement justifie cette décision par la baisse démographique. C’est un contresens total. Car cette baisse aurait dû être une formidable opportunité : celle de réduire enfin les effectifs dans les classes, d’améliorer le suivi des élèves et de lutter contre les inégalités scolaires qui minent la réussite de milliers d’enfants.
Au moment même où un rapport de la Cour des comptes publié le 12 décembre révèle que 9% des heures d’enseignement n’ont pas été assurées dans les collèges en 2023-2024, qu’il manquait 13% de l’effectif total des enseignants à la rentrée 2024 et que les établissements en éducation prioritaire sont lourdement impactés par ces non-remplacements, cette suppression de 4000 postes constitue une véritable provocation à l’endroit de toute la communauté éducative.
Au lieu d’investir dans l’éducation, l’exécutif choisit d’économiser. Au lieu d’améliorer la qualité de l’enseignement, il aggrave les conditions de travail pour les enseignants comme pour leurs élèves. Ce n’est plus de la gestion : c’est un choix idéologique, celui d’une école considérée d’abord et avant tout comme un coût avant d’être reconnue comme une priorité et un investissement.
Cette logique se retrouve dans le déni complet de la situation des personnels qui permettent à l’École de fonctionner au quotidien. Les chiffres sont pourtant accablants : 1 médecin scolaire pour 12 000 élèves ; 125 élèves pour un assistant d’éducation, contre 89 en 2019 ; 50 000 AESH manquants, laissant autant d’enfants en situation de handicap sans accompagnement adapté et sans parcours scolaire stabilisé.
Ces urgences mériteraient un plan massif. Elles n’obtiennent rien. Pas un euro supplémentaire, pas une mesure structurante. Le gouvernement laisse l’École gérer seule une crise qui pour autant relève de sa responsabilité au plus haut niveau de L’État.
L’affaiblissement frappe également un domaine essentiel : l’accès à la culture. En réduisant la part collective du Pass Culture et les crédits pédagogiques, l’exécutif envoie un signal particulièrement inquiétant : celui d’une école réduite à un rôle minimaliste, recentrée sur quelques apprentissages. Or la culture n’est pas un supplément d’âme. Elle est ce qui forme les citoyens, ce qui construit l’esprit critique, ce qui permet à chacun de s’émanciper en s’ouvrant sur le monde et sur l’Autre. En la sacrifiant, le gouvernement affaiblit la mission même de l’École de la République.
Passée « sous les radars » mais pourtant tout aussi grave est la fragilisation des grands opérateurs éducatifs : Réseau Canopé, amputé de milliers de postes et affaibli dans sa capacité à former les enseignants ; ONISEP, dont les moyens diminuent encore, compromettant son rôle central dans l’orientation ; CNED, indispensable à 180 000 élèves et étudiants, une nouvelle fois amputé de ressources. Ces attaques répétées affaiblissent durablement l’architecture du service public, au détriment du corps enseignants, des familles et des territoires.
Non, ce budget n’est pas une succession d’arbitrages malheureux. Il est l’expression d’une orientation politique claire, assumée et volontariste : celle qui consiste à abaisser l’ambition éducative pour abaisser les coûts. Renoncer à l’inclusion, renoncer à la réduction des inégalités, renoncer à l’émancipation culturelle, renoncer à la mixité sociale et scolaire, renoncer à la qualité de l’enseignement public pour, en passant, faire le jeu de l’enseignement privé : telle est la trajectoire que trace ce Projet de loi de finances 2026.
Une trajectoire dangereuse, parce qu’elle entérine une école à deux vitesses, creusant les fractures sociales et territoriales que la République devrait combattre en démocratisant l’accès à une éducation de qualité, quel que soit l’endroit où l’on vit et le milieu d’où l’on vient.
Ne nous résignons pas. Portons une autre vision : celle d’une école qui n’abandonne aucun élève, aucun territoire, aucun professionnel de l’éducation. Une école qui investit dans l’avenir plutôt qu’elle ne s’en détourne. Cela suppose de réduire véritablement les effectifs par classe, de revaloriser les métiers de l’éducation, de renforcer l’accompagnement des élèves en situation de handicap, de donner à la vie scolaire les moyens d’assurer sereinement ses missions, de sanctuariser l’accès à la culture, de favoriser l’hétérogénéité et l’altérité, de protéger les opérateurs publics qui sont et doivent rester au cœur du fonctionnement de notre système d’enseignement public.
Notre École de la République mérite mieux qu’un budget de renoncement. Elle mérite un projet, une ambition et des moyens. Elle mérite un gouvernement qui la considère comme une chance, pas comme une charge.
Continuons à porter cette exigence, parce que l’avenir de notre pays se joue pour une grande part à l’école — et qu’aucune économie ne justifie qu’on en compromette la force, la mission et la promesse du droit à la réussite qu’elle doit offrir à tous nos jeunes.
Yannick Trigance
