
Stages inutiles, dangereux, fatals : faut-il mettre fin aux stages d’observation ? Après une série d’accidents mortels touchant des adolescents en stage ou en apprentissage, syndicats, familles et responsables politiques réclament une remise à plat des stages d’observation en troisième et en seconde. Le débat porte à la fois sur les enjeux de sécurité, inégalités sociales et sur l’utilité pédagogique. Deux familles témoignent dans le Café pédagogique : « On veut alerter, on souhaite la suppression de ce stage, qu’on arrête de mettre nos enfants en danger ».
Un dispositif vide censé occuper les élèves
Axel avait 15 ans. Élève de seconde générale, il a perdu la vie le deuxième jour de son stage au mois de juin 2025. Son père, Arnaud Darthenay, chef d’entreprise lui-même, remet en question l’utilité de ces stages, leurs objectifs pédagogiques mais aussi leurs conditions de suivi, de sécurité. « Ce qu’il a fait, on lui a demandé de le faire. Le problème, c’est que les entreprises ne savent pas quoi faire faire à des enfants de 15 ans, ni ce qu’elles ont le droit de faire » explique-t-il au Café pédagogique sans colère.
« Le stage de seconde générale est fait pour occuper les enfants, on utilise les entreprises pour des garderies. Les élèves ne sont pas prêts à aller en entreprise, encore moins à faire de la manutention. D’ailleurs, ils sont censés observer. En bureau, il y a moins de risques », poursuit le père endeuillé. Pour lui, le stage n’était qu’un dispositif vide, censé occuper les élèves : « A quoi ça sert ? Quinze jours à ne rien faire. Il n’y a quasiment aucun contact avec l’Éducation nationale. Rien pour préparer l’élève, rien pour expliquer à l’entreprise ce que l’enfant peut faire, ni comment assurer sa sécurité. »
Le silence des institutions
Le père d’Axel déplore l’absence de suivi après le drame, il n’a eu aucun contact avec le rectorat. « Dix jours après l’accident, l’intersyndicale a interpellé la rectrice. C’est seulement là qu’on nous a appelés. Le lycée, oui, a été présent. Mais le rectorat, l’Éducation nationale, non » témoigne-t-il. « Ils sont responsables de nos enfants. Il faut remettre de l’humain dans cette structure. On n’est pas des machines, nos enfants ne sont pas des machines. C’est inconcevable » poursuit Arnaud Darthenay.
Je voulais le mot « coupable »
En Loire-Atlantique, une autre mère vit un drame similaire après la mort de son enfant le 16 juin 2022. Axel est mort enseveli lors d’un stage d’observation en maçonnerie dans la perspective d’un apprentissage à l’issue de sa classe de troisième. Elle aussi n’a eu aucune nouvelle du rectorat : « l’institution nous a oubliés, on a l’impression qu’il fallait cacher ça, oublier. Les parents, on est les oubliés. On est seuls. Perdre un enfant, je ne le souhaite à personne. »
Le procès a eu lieu le mois dernier, 3 ans et 4 mois après l’accident. C’est un « temps long » pour Virginie, la mère. Le patron et l’entreprise ont été reconnus coupables avec une peine de 12 mois avec sursis. Ils n’ont pas garanti la sécurité des enfants : « ils prennent des enfants pour des ouvriers, alors que cela reste des enfants » critique la mère d’Axel.
« Je voulais le mot « coupable », témoigne la mère. Je pensais que le mot coupable allait me satisfaire, je m’attendais à une punition. Nous, on prend perpétuité, et eux ont du sursis », conclut-elle avec colère : « On peut tuer un enfant, pour du sursis ».
Des chiffres inquiétants
Ces récits résonnent avec plusieurs accidents récents. Cinq jeunes ont perdu la vie sur leur lieu de stage ou d’apprentissage entre avril et juillet 2025, dans des situations variées : chantiers, magasins, exploitations agricoles.
En 2023, 38 jeunes de moins de 25 ans sont morts à la suite d’un accident du travail, selon le ministère du Travail. Pour les syndicats CGT Éduc’action et SNES-FSU, ces décès confirment la dangerosité des stages d’observation en troisième et en seconde.
Supprimer les stages de seconde générale : une revendication syndicale
Instaurés il y a deux ans, les stages de seconde concernent près d’un demi-million d’élèves chaque mois de juin. Officiellement destinés à faire découvrir le monde de l’entreprise, ils sont critiqués par le SNES-FSU, qui y voit une mesure avant tout organisationnelle. « Nous demandons que les stages de seconde n’aient plus lieu », déclarait fin juin Sophie Vénétitay, secrétaire générale du syndicat. Pour les parents endeuillés, le principe de l’utilité du stage est aussi remis en question : « On galère plus a trouver un stage », « la plupart ne font rien » disent-ils.
La CGT Éduc’action, comme le Snes-FSU, demande la suppression des séquences d’observation en quatrième, troisième et seconde générale et technologique. Pour les filières Segpa et prépa-métiers, elle préconise des périodes d’immersion en lycée professionnel plutôt qu’en entreprise. Le syndicat appelle aussi à renforcer la formation à la prévention, à accorder de nouveaux droits aux élèves mineurs, comme un droit de retrait, et à durcir les sanctions contre les entreprises en infraction.
Appel à une mobilisation citoyenne
« Mon fils de 16 ans est mort le 18 juin 2025 lors d’un stage obligatoire de seconde générale. […] Nous voulons faire le maximum pour que vos enfants aient plus de chance de rentrer le soir à la maison lorsqu’ils font un stage. »
Suite à la mort de son fils, Arnaud Darthenay a lancé une pétition nationale pour alerter et réformer le système. Sa famille demande deux mesures concrètes : la suppression du stage de seconde générale et la sécurisation des autres stages, avec une implication réelle de l’Éducation nationale avant et pendant leur déroulement.
Pour lui, la solution est simple : « Notre première demande, c’est la suppression du stage de seconde générale. Il n’a aucun objectif pédagogique. Il n’y a même pas de rapport de stage. » Il insiste : il n’est pas contre tous les stages. « En voie professionnelle, les stages sont essentiels. Mais là, on met des jeunes en danger sans préparation ni suivi. »
Des dispositifs encadrés mais contestés
Une circulaire publiée le 21 novembre 2025 précise les modalités d’accueil des élèves en milieu professionnel. Elle distingue les séquences d’observation, les stages d’initiation et les stages d’application, en rappelant à chacun les obligations d’encadrement et les interdictions prévues par le Code du travail.
Pour les syndicats, ces règles restent insuffisantes. Ils dénoncent un encadrement inégal, une prévention limitée des risques, ainsi qu’un transfert de responsabilités vers des élèves mineurs. La question des élèves en situation de handicap est également jugée peu prise en compte.
Inégalités sociales et critiques politiques
Plusieurs responsables politiques partagent ces critiques. La députée communiste Elsa Faucillon estime que ces stages d’observation peuvent se transformer en main-d’œuvre gratuite. Dans une tribune publiée dans l’Humanité en juin, elle rappelait que le travail des enfants est interdit en France.
Syndicats et associations dénoncent également les inégalités d’accès aux stages, fortement dépendantes du milieu social et du réseau familial. « Ce sont les politiques, en les mettant en place en 2024 sans moyens alloués à l’éducation, parce qu’ils ne savaient que faire de nos enfants pendant les 15 jours du bac au mois de juin, qui sont les seuls responsables. » dénonce Arnaud Darthenay.
Djéhanne Gani
