Des chiffres à réévaluer ?
Selon les chiffres cités par le ministère, au collège « 15 % des filles et 12 % des garçons déclarent avoir été exposés à au moins une forme de violence sexuelle », des chiffres inquiétants, que le ministère prend très au sérieux. Mais qui, si l’on se réfère à une étude menée pour le centre Hubertine Auclert au printemps 2023 sur « Les (cyber)violences de genre à l’adolescence », s’avèrent très inférieurs à la réalité. Selon cette étude, en effet, ce ne sont pas moins de « 43 % des collégiens et collégiennes [qui] déclarent avoir subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de l’année écoulée ».
De 15 à 43 %, l’écart est considérable. Il s’explique, commente la sociologue, par la différence du « périmètre des faits étudiés ». L’enquête du ministère porte essentiellement sur les violences exercées « en présentiel », en particulier « le voyeurisme dans les toilettes ou les vestiaires, les attouchements, les caresses au sein du collège ou à proximité et les baisers forcés ». L’enquête Hubertine Auclert tient en effet compte d’autres formes de violences « souvent minimisées ou invisibilisées » telles que, par exemple, « les outrages sexuels, les mimes sexuels, les propos sexuels imposés, les sollicitations sexuelles insistantes, le visionnage forcé d’images sexuelles… ».
« Autrement dit, conclut Margot Déage, lorsqu’on s’intéresse à l’entièreté du continuum de violences sexuelles, leur ampleur apparaît bien plus importante ». En prendre conscience, et en faire prendre conscience est essentiel. Car cette notion de continuum est au cœur de la prévention contre les violences sexistes et sexuelles.
Les réseaux sociaux : l’arbre qui ne doit pas cacher la forêt ?
L’enquête du ministère aborde aussi la question des cyberviolences et des réseaux sociaux. Le communiqué de presse qui en a accompagné la publication identifie ceux-ci comme « un puissant facteur d’amplification » des violences sexuelles et « appelle à une interdiction des plateformes numériques avant 15 ans ». Interdiction adoptée le 26 janvier par l’Assemblée nationale, mais qui, en réalité, « appelle discussion » selon la sociologue. Car « attribuer aux réseaux sociaux la responsabilité des violences sexuelles », c’est passer à côté de la réalité.
L’enquête menée pour le centre Hubertine Auclert en fait la démonstration, c’est au sein même de l’école que la plupart des faits rapportés par les victimes se déroulent : « 43 % dans l’espace scolaire, 24 % dans l’espace numérique et 5 % à la fois en ligne et au collège. Les 29 % restants ont eu lieu à l’extérieur (dans des espaces privés ou publics en présentiel) ». Les pourcentages s’élèvent même pour les agressions sexuelles (contact physique de nature sexuelle imposé) proprement dites à « 53 % contre 3 % en ligne et 1 % en hybride », et pour les outrages à « 46 % contre 24 % en ligne et 6 % en hybride ».
Pour une autre politique de prévention
Il ne s’agit évidemment pas de nier l‘existence des cyberviolences, d’en minimiser les conséquences, ou de dédouaner les plateformes de leurs responsabilités. Mais de rappeler que si « 63 % des atteintes à l’image intime sont commises en ligne », « 15 % des actes de sextorsion (…) et 9 % des divulgations d’image intime (…) ont eu lieu dans l’enceinte scolaire », et sont déconnectés des réseaux sociaux. Des données qui nous invitent, écrit la sociologue, « à penser la porosité et l’imbrication des violences entre les espaces numériques et scolaires » et à ne pas nous illusionner sur les effets produits par la seule interdiction des réseaux sociaux. « Les violences sexuelles n’ont pas besoin des plateformes numériques pour exister » ; interdire celles-ci aux moins de 15 ans ne suffira pas à y mettre fin. C’est en amont qu’il faut agir, en s’attaquant aux normes de genre et aux rapports de pouvoir « qui structurent les interactions adolescentes ».
Et pour ce faire, Margot Déage appelle à « décloisonner les dispositifs existants » de lutte contre le harcèlement, d’éducation aux médias et à l’information, (EMI) et d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (EVAR.S) car « les violences sexuelles se situent précisément à l’intersection de ces champs : rapports de genre, usages numériques, dynamiques de groupe ». Elle invite aussi à associer davantage les élèves à ce travail de prévention « pour qu’elles et ils apprennent à reconnaître les violences sexuelles » trop souvent banalisées, minimisées, invisibilisées, et « se sentent légitimes pour les contester ».
« En définitive, la question n’est pas de choisir entre régulation du numérique et action éducative. Elle est de comprendre que les violences sexuelles à l’adolescence forment un système relationnel qui traverse les espaces. Car, si le numérique transforme les modalités de circulation des violences, le problème premier réside dans la persistance de rapports de genre inégalitaires, que l’école a précisément pour mission de déconstruire » conclut Margot Déage.
Et il y a de quoi faire !
Claire Berest
