Un outil multifonction au service de l’humain ?
Regardez les applications installées dans chaque smartphone et l’on a un premier perçu des utilisations possibles et parfois choisies par les utilisateurs. On peut ainsi observer un profil identitaire, qui je suis, à partir de la liste des applis installées. Mais ce sont surtout les usages réels qui nous intéressent. Et dans ce domaine les fournisseurs de logiciels ont bien compris qu’il y avait une concurrence et que leurs outils devaient être attirants, voire addictifs. Jeux en ligne, vidéos en continu sont deux exemples les plus significatifs. Le rapport de l’ONU qui parait ce jour met en évidence certains usages, de certains réseaux sociaux, qui détériorent les bien être des jeunes (et des adultes aussi probablement). De quoi alerter l’Education nationale et le monde enseignant. Une sorte de contagion, de perturbateur endocrinien, qui nécessite, au sein des équipes éducatives des réflexions qui ne se limitent pas aux limitations et interdictions…
La place du smartphone dans la vie familiale : l’affaire de tous
Quelles que soient les CSP, le smartphone occupe le terrain de la vie privée, à la table du repas, sur la table de nuit, dans la poche, et bien sûr branché pour, d’urgence se recharger, le smartphone nous est cher, très cher. Les enseignants, adultes et parents comme les autres, sont aussi pris dans cette nasse. Des enquêtes récentes montrent que la préoccupation éthique est très présente dans les discours du monde enseignant. A contrario, nos observations nous font constater qu’il s’agit d’abord d’un discours trop souvent convenu et qu’il ne se traduit pas par une action concrète en demande de formation (ateliers annulés faute de participants). Cette préoccupation face, entre autres au smartphone, est extériorisée, comme si l’enseignant savait ce qu’il convient de faire, mais ne pas se questionner soi-même sur le sujet. L’observation des comportements quotidiens des adultes face aux smartphone laisse peu de doute sur ce type de positionnement : quand on est adulte, on pense être capable de « dominer » ces influences et ces pratiques, par contre pour les jeunes, il faut les limiter, les encadrer, leur donner les « bonnes manières de faire ». Qu’en est-il de l’exemplarité des adultes dans ce contexte ?
Mais où sont passés les OPTC
Les Objets Personnels Techniques Connectés s’imposent donc. Objet essentiellement privé d’abord qui contient la vie de son propriétaire. Il est donc logique que les usagers, jeunes et moins jeunes en aient fait ce que Michael Stora nommait jadis comme un doudou, appellation contestée par Serge Tisseron. Mais surtout un objet devenu tellement quotidien qu’il en devient presque normal, dans une sorte de « transparence » pour l’entourage. Objet technique dont on ne mesure ni la complexité ni les possibilités (hormis pour quelques spécialistes). Pouvoir appuyer d’un doigt sur un écran pour obtenir ce que l’on désire est devenu tellement ordinaire que l’on en oublie la complexité technique. Pour ceux qui, jadis, programmaient à la main les fonctions de leurs appareils informatiques, le smartphone est devenu un écran devant la technique. Ce qui est particulièrement spectaculaire, c’est les possibilités d’usage permises par les applications multiples que l’on ajoute. Mais cela se fait le plus souvent sans connaissance technique. Si l’on se penche sur les réglages interne d’un smartphone on en découvre la richesse mais aussi la sophistication. ET nous ne parlons pas ici du mode « développeur » qui offre d’autres possibilités encore plus difficiles à maîtriser. Serions-nous prisonniers de ces machines ?
C’est aussi un objet connecté, désormais dans la continuité communicationnelle rendue possible par nos infrastructures. Wifi, 4G, 5G, autant de moyens de connecter le smartphone au monde. Cette continuité communicationnelle est désormais une évidence mais aussi un autre enfermement dans une bulle relationnelle. Considérons notre impatience si la réponse tarde ou encore le fameux « t’es où ? » de Maurizio Ferrari (Albin Michel 2006) qui nous rappelle que l’autre nous manque d’autant plus que l’on ne peut pas connaître sa localisation…. ET pendant ce temps-là on essaie de bannir le smartphone par des lois ou des règles alors qu’il nous est devenu essentiel. Comment faire face ?
La tentation du BYOD
La tentation du BYOD a été très présente dans les années 2010. Au vu de la possession massive des smartphones par les jeunes et de la difficulté d’équipement des établissements scolaires en matériel numérique connecté, on a pu penser que de demander aux élèves d’utiliser leur propre matériel en classe pouvait pallier ce déficit. Ainsi le numérique éducatif rejoignait en partie les pratiques sociales. Mais très rapidement le débat a été mis de côté, la contrainte scolaire et les discours ambiants n’ont pas confirmé cette tendance, allant jusqu’à l’interdiction. La perception, quasi inconsciente de la puissance de ces machines sur la vie quotidienne a eu raison de ce type de projet. L’enquête publiée ce 19 mars par l’ONU sur le bien être conforte ces craintes bien sûr. Amener ses propres machines à l’école étant désormais interdit en grande partie dans les établissements scolaires, le fossé est de nouveau important et doit amener les équipes éducatives à réfléchir aux possibilités de développer le discernement des élèves plutôt que de les abandonner aux propositions commerciales externes à l’école, mais bien présentes dans la vie de tous les jours.
Le smartphone, un prolongement de soi, au-delà des frontières
Le smartphone n’est plus une béquille, c’est devenu une prothèse pour nombre d’entre nous. Quels sont ces liens qui nous attirent, nous retiennent ? La prééminence d’utilisation du smartphone dans notre quotidien par rapport à d’autres objets de notre environnement quotidien montre bien qu’il est devenu presque exclusif et permanent. Les interdictions de leur présence dans les écoles doivent s’accompagner d’un travail collectif autour de l’évolution des attitudes, comportements et autres évolutions cognitives. Comment dès lors parler de ce qui est interdit surtout quand il s’agit d’un comportement social omniprésent dans la vie hors de l’école. Le travail des chartes éducatives, en ce moment, ne doit pas se cantonner à l’IA mais englober l’ensemble des questions que ces pratiques posent à l’humain et son devenir.
Bruno Devauchelle
