Les changements annoncés à l’écrit
A l’écrit, pas de changement en séries générales, où les exercices canoniques du commentaire et de la dissertation restent inchangés.
Mais des modifications en profondeur adviennent en séries technologiques où disparaissent les exercices actuels. Le « commentaire » est remplacé par une « étude de textes » : un corpus de 2 à 4 textes est proposé autour de l’objet d’étude « Littérature d’idées du XVIe au XXIe siècle » ; il s’agit de répondre à des questions de compréhension et d’interprétation, de résumer un passage, de donner un titre au corpus et de la justifier. La « contraction de texte » suivie de « l’essai » est remplacée par un « essai littéraire » : il porte sur un objet d’étude autre que la littérature d’idées, il permet de choisir entre 3 sujets rattachés à une des œuvres au programme, il se veut un exercice libéré des normes dissertatives, davantage ouvert à l’expression du « je » et à une grande souplesse formelle.
Les changements annoncés à l’oral
Les modalités de l’oral de l’EAF changent dans toutes les séries.
Pour la 1ère partie de l’épreuve, le temps de préparation passe de 30 minutes à 1 heure. L’élève se présente avec une liste des œuvres, et non des textes, étudiées dans l’année. L’examinateurice lui propose de choisir entre deux passages, issus de la même œuvre ou de deux œuvres différentes, associés chacun à une question de grammaire. La 1ère partie dure 10 minutes : l’élève présente son explication du texte, qui n’est plus forcément linéaire ; l’examinateurice peut dialoguer avec lui pour l’amener à développer certains aspects.
A la 2e partie de l’épreuve (10 minutes) est intégrée la question de grammaire : l’élève peut y être accompagné dans ses analyses par l’examinateur. L’entretien porte toujours sur l’œuvre librement choisie dans les lectures de l’année, mais l’étape de sa présentation est supprimée.
Quelques précisions
Dans les séries technologiques, il y aura suppression des œuvres imposées sur la littérature d’idées, remplacées par un groupement de textes au choix de l’enseignant·e.
Pour les deux voies, l’objet d’étude « littérature d’idées » ne sera plus borné au XVIIIe siècle et s’étirera jusqu’au XXIe siècle.
Ces nouvelles épreuves seront déployées à l’EAF de juin 2028. Les modifications vont donc paraitre rapidement pour que dès septembre 2026, les professeur·es puissent en particulier préparer leurs élèves de seconde à devenir des lecteurs plus autonomes.
Quelques réactions
Côté syndical, le SNALC déplore la suppression du commentaire en séries technologiques : « Il sera difficile de travailler l’ensemble des épreuves de voie technologique et de voie générale en seconde ». La nouvelle formule de l’oral est critiquée. Du point de vue des élèves : « Ce qui est proposé va mettre des élèves et en difficulté et en danger car il est très dur de présenter un passage que l’on n’a pas travaillé en cours. Les élèves tombant par chance sur un extrait vu en classe seront incroyablement avantagés par rapport à leur camarade tombant sur un passage d’une œuvre qu’ils auront parfois lue en octobre. » Du point de vue enseignant : « Présenté comme un allègement de la charge de travail, le nouvel oral est un alourdissement considérable de celle des examinateurs, sommés de produire des extraits à étudier potentiellement de l’ensemble des œuvres ». Notons aussi que le syndicat réclame « le retour à l’ancien entretien ».
Côté association professionnelle, l’AFEF (Association Français pour l’Enseignement du Français) salue le projet. Il lui apparaissait indispensable pour tenter de dépasser la réforme Blanquer de 2020 qui avait généré « une indescriptible perte de sens pour notre enseignement chez les collègues et les élèves » : « Les collègues sont devenus des comptables du nombre de textes, devant les enfiler les uns après les autres plutôt que de faire advenir le sujet lecteur, développer le goût du littéraire, de la lecture, et d’une pensée autonome et singulière sur les textes. »
A l’écrit, l’AFEF salue les modifications en séries technologiques, qui « témoignent davantage d’une prise en compte de compétences de lecture qui permettent aux élèves de témoigner de leur compréhension des textes et de faire appel à une appropriation plus singulière ». Mais l’association regrette que subsistent des « exercices très formels » en séries générales : ils « ne permettent pas une valorisation réelle d’une pratique sensible et créative de la littérature. »
A l’oral, l’AFEF salue la fin d’un certain psittacisme : « Réjouissons-nous qu’enfin on postule l’intelligence sensible des élèves et le rôle de l’enseignant comme celui qui la favorise et donne les clés pour ouvrir cette porte trop souvent fermée du fait d’épreuves trop corsetées ! » Une révolution culturelle est potentiellement lancée : « L’Inspection Générale a tout à fait conscience du revirement que cela suppose dans nos pratiques et de la révolution que cela constitue dans nos attentes et critères pour évaluer cette épreuve » ; « Une vraie réflexion en profondeur et de la formation sur les pratiques d’enseignement de la littérature et son évaluation, vont être impératives pour se donner les moyens collectivement de rendre ces évolutions profitables aux élèves et pour redonner du sens à l’étude de la littérature dans un monde de plus en plus dominé par les technologies. »
Quelques questions
On se permettra d’ajouter quelques interrogations.
Sur la réforme elle-même. En réformant l’EAF, ne met-on pas une fois encore « la charrue avant les bœufs », la question de l’évaluation avant celle des programmes, dont il s’agirait d’abord d’interroger la pertinence tant ils véhiculent une vision patrimoniale et normative de l’enseignement du français ? Se concentrer sur la question de l’EAF, n’est-ce pas admettre et conforter l’idée que l’EAF donne le la des pratiques de classe en les formatant, c’est considérer encore et toujours que la finalité du français au lycée, c’est le « bac de français » plutôt que la construction d’un rapport vivant, authentique, formateur à la langue et la littérature.
Sur les modalités choisies. Pourquoi une telle disparité dans les exercices entre la voie technologique et la voie générale, tant ce qui est proposé en voie technologique semble plus ouvert et plus intéressant ? Le « commentaire », a démontré un récent ouvrage de Marie-Sylvie Claude, est devenu un exercice artificiel : ne faut-il pas le revitaliser ou le remplacer ? Si l’on veut rendre la littérature vivante aux élèves, ne convient-il pas d’en faire une pratique réelle autant qu’un objet d’étude et proposer alors à l’EAF un travail d’écriture créative ? Faut-il conserver les œuvres au programme, ce que contestent beaucoup de collègues tant cela entrave leur liberté, leur sensibilité, leur engagement personnel, tant les choix opérés apparaissent souvent peu susceptibles de motiver des lycéens et lycéennes de 2026 ? Faut-il continuer à faire de « l’étude de texte » le cœur de l’EAF : à considérer que la glose, écrite ou orale, fonde et oriente notre matière, au détriment d’autres pratiques, écrites et orales, bien plus engageantes et formatrices ? L’exercice d’admiration que constitue fondamentalement l’explication de texte n’est-il pas artificiel et vain quand on demande à l’élève d’exprimer son « admiration » envers un texte choisi par l’examinateur, extrait d’une œuvre choisie par son professeur à l’intérieur d’un corpus choisi par l’institution ? La charge de travail des examinateurices, et dans la préparation et dans la conduite de l’oral, ne risque-t-elle pas d’être encore alourdie ? Lors de l’entretien, n’est-il pas temps de permettre enfin aux élèves de présenter et commenter leurs écrits d’appropriation, voire leurs écrits personnels, pour témoigner d’une plus authentique posture de sujets lecteur et auteur ?
Bref, si ces projets sont mis en œuvre, ils vont assurément dans le bon sens. Ils seront pertinents si, dans le changement de paradigme qui s’annonce, le personnel enseignant est formé et accompagné pour ajuster ses représentations, adapter les modalités de travail en classe, changer ses attentes et cirières d’évaluation. Espérons que ceci constitue les premiers pas d’un mouvement de plus grande ampleur.
Jean-Michel Le Baut
L’ouvrage de Marie-Sylvie Claude
