Une adresse aux personnels : un changement de forme
Parmi les figures imposées à un ministre de l’Education nationale, la circulaire de rentrée est en bonne place. Censée indiquer au printemps ou au début de l’été (la précédente circulaire de rentrée est parue le 3 juillet) à tous les personnels et plus largement à la communauté éducative nationale les priorités pour l’année scolaire à venir, elle a, au fil du temps, évolué dans sa forme et son contenu.
Textes traditionnellement courts pendant longtemps, les circulaires de rentrée ont connu au cours des dernières décennies une inflation textuelle qui les a conduites à passer d’une page en 1992 à huit pages en 1996, dix pages en 1997, douze pages en 2001, dix-sept pages en 2002. Avec sept pages en 2025, on était encore loin de la page unique de 1992. Avec trois pages pour la rentrée 2026[1], le ministre Geffray réduit drastiquement la longueur de ce texte.
Mais ce n’est pas le seul changement de forme qu’il faut saluer. S’en ajoute un deuxième qui n’est en rien négligeable. L’énonciation change. Les circulaires précédentes ne s’adressent pas personnellement à chacun des personnels, elles parlent de « l’École », des « équipes » de manière distanciée, quasi abstraite. Dans la nouvelle circulaire de rentrée, le ministre choisit de s’impliquer d’entrée de jeu dans le propos – il parle de « notre mission », de « notre École », il écrit « je ne vous demande pas… » -, et de s’adresser directement aux personnels : « Quelle que soit votre fonction au sein de notre institution, vous contribuez à cette double mission ».
Il renoue ainsi avec l’esprit des circulaires signées par Jules Ferry dont l’une est passée à la postérité sous le nom de « lettre aux instituteurs ». Certes, l’actuel ministre ne s’adresse pas personnellement à « Monsieur l’Instituteur », mais la circulaire qu’il signe ne s’adresse pas, comme les précédentes, à personne en particulier, mais à des sujets, qui, quelle que soit leur fonction, contribuent aux missions de l’École. Comme il l’indique en fin de circulaire « L’Éducation nationale n’est pas une somme d’individus anonymes : elle constitue une communauté professionnelle complète, des services des circonscriptions, des directions départementales, des rectorats et de l’administration centrale à l’entièreté des équipes des écoles et établissements, unie par la plus noble des missions ».
Au fond, une histoire de continuités
Venons-en au fond. Là, ce n’est pas le changement, mais la continuité la plus convenue qui frappe la lectrice ou le lecteur. Dès la première phrase, le cap est fixé : « À l’aune du rôle vital de notre institution pour la destinée de notre pays, je souhaite que l’année scolaire 2026-2027 soit centrée sur ce qui fait le cœur de notre mission : instruire et protéger ». C’est donc bien l’instruction, et non l’éducation, qui est prioritaire et cela est confirmé très vite : « je ne vous demande pas de chercher à satisfaire simultanément, par un grand écart impossible, toutes les demandes que notre société fait peser sur notre École ».
La demande sociale d’éducation n’est pas prioritaire, ce qui l’est est clairement énoncé : « Notre action pédagogique doit être principalement concentrée sur la maîtrise de ces deux conventions sociales « premières » qui rendent possibles toutes les autres : le langage et le raisonnement scientifique ». On retrouve là un poncif du discours ministériel, celui des « fondamentaux », qui conforte la hiérarchie bien établie des savoirs scolaires. « Travailler prioritairement la lecture, l’écriture et la diversification du champ lexical » d’une part, « l’acquisition et le développement du raisonnement scientifique, singulièrement en mathématiques » d’autre part, en veillant à ne pas creuser l’écart entre les filles et les garçons.
Dans la continuité de ses prédécesseurs, M. Geffray ne s’en tient pas à formuler des objectifs, il dit aussi aux enseignants ce qu’il convient de faire et comment le faire : « Les « textes à trous » sont à proscrire, sauf besoins particuliers, au profit du geste scripteur et de la rédaction de phrases complètes, qui améliorent la mémorisation et permettent à l’élève de développer une pensée complexe ». Faire confiance à leur expertise pédagogique serait sans doute pour le ministre manquer d’autorité !
Climat scolaire et incivilités
La préoccupation éducative vient en troisième position, « l’amélioration du climat scolaire » : « cela implique également le nécessaire retour à une forme de civilité trop souvent remise en cause par le comportement de certains élèves et parfois même de certains parents. Il y a ainsi un lien étroit entre les priorités pédagogiques précédemment rappelées et cette nécessaire civilité ». On notera au passage que l’incivilité est le fait de certains élèves et parents, point n’est besoin, pour le ministre, de combattre les violences pédagogiques ordinaires (devoir rester assis toute la journée, écouter sans pouvoir poser de question, être soumis à des contrôles-surprises, à des jugements sur la personne et non sur le travail effectué, etc.), cela serait sans doute à ses yeux miner « l’autorité de notre École ». A propos de la relation avec les parents, le ministre insiste : « Il nous faut collectivement retisser ce lien, avec pour corollaire le respect par les parents comme par les élèves du contenu des enseignements, de l’évaluation et de l’organisation des apprentissages, et plus généralement de l’autorité des personnels ».
Pour le ministre, l’autorité comme clé
Il s’agit donc pour le ministre de resserrer le lien distendu avec les personnels en réaffirmant leur autorité face aux élèves et aux parents et en partageant avec certain(e)s d’entre elles et eux la conviction qu’il ne faut rien changer à l’école telle qu’elle est – ni les enseignements, ni l’organisation des apprentissages, ni leur évaluation -, et qu’avec plus de français et de maths encore qu’on ne leur en enseigne déjà, les résultats des élèves progresseront, ce que démentent année après année les évaluations nationales et internationales.
Sans doute tous les élèves auraient plutôt besoin, pour progresser, d’être, comme leurs enseignants, mis à l’abri d’une évaluation permanente, génératrice de contrôles et de bachotage pour les y préparer, et incités à prendre des initiatives, à débattre, se concerter, prendre la parole, et à produire aussi autre chose que des devoirs, comme des médias scolaires par exemple.
Si la circulaire de rentrée 2026 marque donc un changement de ton, la politique des savoirs qu’elle défend est dans la continuité parfaite de celles qui l’ont précédée, et est donc vouée, elle aussi, à l’échec, malgré tout l’engagement des personnels et tous les efforts des élèves et des parents.
Jean-Pierre Véran
[1] https://www.education.gouv.fr/bo/2026/Hebdo19/MENE2612348C
