Un collège né en 2000 écrit à hauteur des « décrocheurs »
Né en 2000 sous l’impulsion du Ministre de l’Éducation Nationale et contre l’avis du Recteur de l’académie de Grenoble de l’époque, le Collège Lycée Élitaire pour Tous (CLEPT) a toujours été un ovni dans le paysage éducatif. Son projet a été écrit par deux enseignants à partir de ce que des jeunes « décrocheurs » disaient de leur expérience de l’École et de leur analyse des dysfonctionnements ou insuffisances qui avaient contribué à les en écarter. En cela, il a été pensé comme une expérimentation au sein de l’institution publique, puisqu’il avait pour mission d’« essaimer les bonnes pratiques ».
Reconnu comme tel, du moins au niveau national, pendant plusieurs années, fort de l’énergie des débuts et d’une équipe d’enseignants actifs dans la formation, la recherche-action et la production d’ouvrages et d’articles, le CLEPT a été un acteur essentiel dans la compréhension du phénomène de décrochage scolaire et dans la réflexion sur le retour à l’école de ces jeunes qui n’en avaient, au final et contre toute attente, pas fini avec elle.
Pendant 25 ans, il a accueilli des centaines de jeunes, accompagné certains jusqu’au bac général, gardant comme cap l’élitaire, décliné en propositions pédagogiques, actions culturelles comme en postures éducatives : une conviction indéboulonnable que chacun.e devait pouvoir fréquenter des savoirs émancipateurs pour déjouer les assignations et les fatalismes, et in fine pouvoir faire des choix pour lui/elle-même.
Le CLEPT remis en question
Peu à peu, la question du décrochage scolaire s’est démocratisée, et l’Éducation Nationale s’en est emparée en mettant en place un plan pour lutter contre ce phénomène désormais bien documenté.
Le CLEPT a souvent été remis en question, son statut « hors-normes » dérangeant à maints égards : pas de règlement intérieur, des services enseignants repensés au service du raccrochage, pas uniquement disciplinaires, et identiques malgré des statuts différents, un recrutement d’élèves basé sur le volontariat et sans dossier scolaire, etc. Depuis le début, il a dû faire face au scepticisme et aux attaques : un établissement pour décrocheurs, est-ce bien raisonnable ? Et puis, est-ce vraiment efficace ? Qui sont-ils, pour oser dire que l’école fait décrocher ?…
Pendant 25 ans, le CLEPT a été un laboratoire d’expériences, de tâtonnements, de réflexions collectives, de bouleversements individuels, d’énergie et d’inventivité. Cette liberté offerte de pouvoir faire « autrement » a permis de laisser place à tout cela. C’est pourquoi les équipes éducatives qui s’y sont succédé ont toujours voulu se prémunir contre toute forme de « normalisation », puisque contraire à l’essence même de cet établissement.
Disparition progressive de la spécificité du CLEPT
Or, depuis quelques années, les relations du CLEPT avec son environnement immédiat se sont détériorées. Le déménagement au sein de son lycée de rattachement a largement contribué à cela, car il a été l’occasion de remettre en question son fonctionnement. Il n’était plus question de reconnaître la nécessité d’un fonctionnement dérogatoire comme à ses débuts ni de valoriser son caractère innovant, mais plutôt de chercher l’intégration et l’adaptation du CLEPT dans un milieu classique.
La dotation pédagogique du CLEPT a disparu lors du déménagement, sans justification valable. Les « comités de pilotage », rendez-vous annuels que le CLEPT avait demandé pour pouvoir rendre des comptes à l’institution et échanger sur les difficultés rencontrées, les nouveautés et les résultats, ont cessé. Un projet pédagogique a été écrit, mais il n’a jamais été finalisé, ni utilisé comme document-cadre.
Une enquête administrative qui discrédite et diabolise le travail du CLEPT
Ce printemps, le Recteur de l’académie de Grenoble a décidé de mettre un coup d’arrêt à cela, en diligentant une enquête administrative chargée de comprendre les supposés dysfonctionnements du CLEPT, à l’interne et dans son environnement. Les résultats de l’enquête sont sans appel : ils discréditent les 25 ans d’existence du CLEPT et amènent à repenser totalement le projet.
Lors de la présentation des résultats de l’enquête, l’équipe du CLEPT a tout d’abord été accusée de faits graves, sans qu’il n’y ait de personnes nommées, de plaintes déposées, de jugement effectué, de sanctions proposées.
Ensuite, des dysfonctionnements structurels ont été mis en lumière et jugés non conformes à la réglementation. Ironique, étant donné que c’est l’Institution elle-même qui avait établi ce cadre : dérogatoire sur le recrutement des enseignants et des élèves, services des enseignants, dotations (moyens humains et financiers) jugées excessives, manque d’éléments d’évaluations de l’établissement, charte de fonctionnement interne, etc.
Une mise à mort
Enfin, c’est un récit de diabolisation qui a été offert aux enseignants et aux élèves : une école où il n’y a ni règle ni cadre, où toutes les dérives sont possibles, où l’injustice prime, où ceux qui la fréquentent sont en souffrance.
En somme, le Clept a assisté à sa propre mise à mort, savamment orchestrée pour que son équipe, abasourdie par des accusations, des tentatives de division et des intimidations, ne puisse rien faire pour défendre le projet dans lequel elle s’était engagée, et ce publiquement (les membres du Conseil d’Administration du lycée ayant été convoqués pour cette restitution).
L’inspectrice chargée de l’enquête a déclaré – fait inédit – que « le dérogatoire n’existe pas » : quid des établissements expérimentaux et innovants qui existent en France depuis 40 ans ?
Cela dénote d’une volonté de rigidification et de standardisation de l’offre éducative. L’Éducation Nationale semble donc désormais réticente à offrir des espaces de marges en son sein. Sous couvert de réglementation, le message est clair : les professeurs doivent rentrer dans le rang, et les décrocheurs… raccrocher vite fait, ou aller voir ailleurs !
La structure qui remplacera le CLEPT fonctionnera comme le lycée auquel il est rattaché – avec d’ailleurs une volonté de perméabilité entre les deux structures – à ceci près que les effectifs seront plus modestes et que des heures d’accompagnement personnalisé seront proposées. L’autonomie pédagogique dont disposait le CLEPT sera limitée, le fonctionnement rigidifié.
C’est donc une inquiétante prédation, tant dans la forme que dans le fond, qu’a subie le CLEPT. Dans la forme, d’abord, en laissant livrée à elle-même une équipe pendant des années puis en lui reprochant ensuite d’avoir été déloyale à leur institution, en invisibilisant et en méprisant son travail quotidien, en orchestrant des réunions-tribunal où l’évident déséquilibre des forces ne laissait aucune marge de manœuvre, en opérant des purges au sein de l’équipe, en laissant planer la menace de décisions arbitraires, puis, au final, en prenant en otage les élèves, leur demandant s’ils comptaient rester ou pas dans une structure repensée, sans être en mesure de leur donner les détails des conditions dans lesquelles ils seront accueillis.
Dans le fond, ensuite, en jetant à la poubelle des années de témoignages, d’écrits, de recherche et d’expertise autour du décrochage scolaire, pourtant corroborés par une partie de la communauté scientifique au fil du temps.
Comment imaginer, en effet, que des jeunes puissent raccrocher dans un système similaire à celui qu’ils ont fui ? Sauf à penser – régression affligeante – que le décrochage scolaire n’est dû qu’à des problèmes personnels, troubles ou handicaps, et que donc des aménagements individuels suffiraient à l’endiguer. Mais sans doute est-ce plus simple de penser ainsi, car cela évite de regarder en face la nécessité de faire évoluer les insuffisances systémiques d’une école qui trie, qui assigne et reproduit voire creuse inexorablement les inégalités sociales.
La fin du CLEPT est un désastre, pas seulement pour celles et ceux qui l’ont fréquenté, mais aussi et surtout car elle est le symptôme de la fin d’une époque où l’innovation et l’initiative découlant de l’expérience du terrain était possible, où la confiance accordée aux enseignants n’étaient pas que des mots, et où les procédures et les protocoles ne primaient pas toujours sur l’humain.
Marianne Pfeiffer
