Inscrit dans les programmes scolaires et au cœur de l’éducation aux médias, l’esprit critique est aujourd’hui présenté comme une compétence essentielle pour les citoyens de demain. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Pour Denis Caroti, chercheur en psychologie et membre du conseil scientifique de la Ligue de l’enseignement l’enjeu dépasse largement la détection des fake news : « L’esprit critique consiste alors à mobiliser des critères permettant d’identifier le fiable comme le non fiable », tout en restant capable de remettre en question ses propres certitudes.
Que recouvre exactement la notion d’esprit critique et quelle place occupe-t-elle aujourd’hui dans l’Éducation nationale ?
Dans les textes de l’Éducation nationale, l’esprit critique occupe aujourd’hui une place explicite et transversale. Il apparaît dans les programmes de nombreuses disciplines, dans l’éducation aux médias et à l’information, dans l’enseignement moral et civique ainsi que dans les objectifs de formation des enseignants. Cette importance accordée à l’esprit critique soulève toutefois la question de ce que l’on entend par « esprit critique » Depuis une dizaine d’années, cette expression s’est imposée dans le champ éducatif, parfois avec des significations différentes. Elle désigne néanmoins le plus souvent la capacité à évaluer la fiabilité des informations, à analyser des arguments et des preuves, à construire un jugement éclairé et à accepter de réviser ses opinions lorsque les faits le nécessitent.
Du point de vue de la philosophie de l’éducation, l’esprit critique repose sur l’articulation de trois dimensions : des connaissances dans les domaines concernés, des compétences d’analyse, de raisonnement et d’évaluation, et des dispositions intellectuelles telles que la curiosité, l’ouverture à la contradiction ou l’humilité intellectuelle. Autrement dit pour exercer son esprit critique, il faut des connaissances, des savoir-faire et savoir-être.
Une autre conception répandue est que l’esprit critique serait une simple protection contre l’erreur. En réalité c’est aussi un outil de production d’arguments et de connaissances. La science elle-même, en tant que démarche, repose sur des pratiques critiques : formulation et confrontation des hypothèses, examen des preuves, discussion entre pairs, remise en question des conclusions, etc. Former à l’esprit critique, ce n’est donc pas seulement apprendre aux élèves à repérer ce qui est faux, c’est aussi leur permettre de comprendre comment se construisent collectivement des connaissances fiables malgré l’incertitude, le désaccord et la possibilité permanente de l’erreur.
On présente souvent l’esprit critique comme un ensemble de compétences. Quelle place occupent selon vous les connaissances dans son développement ?
Les connaissances jouent un rôle important dans l’exercice de l’esprit critique, c’est ce que j’indiquais ci-dessus. Il existe parfois une représentation implicite selon laquelle il suffirait d’apprendre à « bien raisonner » de manière générale pour devenir critique. Or, raisonner ou exercer son esprit critique à vide n’est tout simplement pas possible. En effet, l’évaluation de la plausibilité d’une information démarre par la comparaison de cette information avec nos connaissances disponibles. Le doute émerge lorsque celles-ci entrent en contradiction avec ce que nous examinons, et la confiance s’établit en cas de convergence. Si cette comparaison s’effectue presque automatiquement, elle n’en est pas moins dépendante de nos connaissances sur le monde.
Il est ainsi difficile d’analyser de manière critique une controverse publique sur la justice, la santé, l’environnement ou l’éducation si l’on ne dispose pas des connaissances permettant d’en comprendre les acteurs, les enjeux et le contexte. Ainsi, exercer son esprit critique sur certaines controverses contemporaines suppose de posséder des connaissances en sciences naturelles, mais également en histoire, en sociologie, en économie ou en science politique.
Au-delà des compétences et des connaissances, quelles sont les dispositions intellectuelles et les attitudes ou savoir-être qui permettent réellement d’exercer son esprit critique ?
Cette dimension de l’esprit critique est souvent sous-estimée, alors qu’il me semble qu’elle est au cœur de nos pratiques d’enseignants. En effet, on peut posséder de nombreux savoirs, maîtriser des outils d’analyse, connaître des biais cognitifs ou des méthodes d’évaluation, tout en ne les mobilisant pas lorsque ses propres croyances sont en jeu, ou quand le contexte ne nous est pas favorable. Les recherches en psychologie montrent que nous ne raisonnons pas toujours pour rechercher la vérité ou réévaluer nos jugements. Nous raisonnons souvent pour défendre nos convictions, préserver une identité ou maintenir notre appartenance à un groupe.
Les dispositions critiques (que l’on qualifie parfois de vertus intellectuelles) concernent donc la manière dont une personne à tendance (ou pas !) à entrer dans une démarche critique : curiosité, ouverture d’esprit, recherche active de contre-arguments, souci de la vérité, tolérance à l’incertitude ou encore humilité intellectuelle. Cette dernière me paraît vraiment importante. Elle consiste à reconnaître que nos connaissances sont limitées et révisables. Ce n’est pas une posture de doute permanent, mais une disposition à ajuster ses croyances lorsque les raisons l’exigent. Dans notre vie de tous les jours, ces dispositions jouent un rôle important : elles assurent et permettent de considérer sérieusement des arguments contraires aux nôtres et d’accepter la possibilité d’une révision de nos positions lorsque les preuves l’exigent.
L’éducation à l’esprit critique est souvent associée à la lutte contre les fake news et le complotisme. N’y a-t-il pas un risque de réduire l’esprit critique à cette seule dimension ?
Oui, c’est un risque réel. La lutte contre la désinformation constitue un enjeu important, mais elle ne représente qu’une partie du champ de l’éducation à l’esprit critique. Si on le réduit à cela, on adopte une vision essentiellement défensive : apprendre à détecter ce qui est faux. Or l’esprit critique intervient dans de nombreuses situations qui n’ont rien à voir avec les fake news : comprendre une démonstration scientifique, interpréter un document historique, discuter une question morale ou évaluer des arguments dans un débat public, toutes ces situations mobilisent l’exercice de notre esprit critique.
Le réduire à la détection des erreurs comporte également un autre risque : celui de transformer l’esprit critique en une tendance générale à la méfiance. Plusieurs travaux montrent qu’apprendre uniquement à débusquer les manipulations ou à se méfier des autorités ne conduit pas nécessairement à de meilleurs jugements. Dans certains cas, cela peut même favoriser une forme de scepticisme généralisé où toute expertise ou institution devient suspecte : si l’on ne peut qu’encourager la remise en question des autorités illégitimes, il est également nécessaire de savoir repérer la véritable expertise. L’enjeu n’est donc pas seulement d’apprendre à douter. Il est aussi d’apprendre quand il est raisonnable de faire confiance. L’esprit critique consiste alors à mobiliser des critères permettant d’identifier le fiable comme le non fiable.
Quelle place le débat argumenté et la confrontation raisonnée des points de vue peuvent-ils occuper dans l’éducation à l’esprit critique des élèves ?
Le débat constitue un moyen efficace pour exercer son esprit critique, dans toutes ses dimensions, à condition qu’il ne soit pas réduit à un simple échange d’opinions. Dans un débat argumenté (qu’il soit mouvant, en jeu de rôle ou à visée philosophique), les élèves apprennent à définir les termes, utiliser des critères d’évaluation, expliciter leurs raisons, écouter et examiner celles des autres, et parfois à réviser leur position. Cela mobilise directement leurs connaissances, leurs compétences de raisonnement et d’argumentation ainsi que leurs dispositions critiques : honnêteté, nuance, curiosité, humilité, ouverture d’esprit, courage intellectuel.
Les sujets controversés sont particulièrement intéressants parce qu’ils montrent que tous les désaccords ne portent pas sur les faits eux-mêmes. Deux personnes peuvent accepter les mêmes données tout en divergeant sur leur interprétation, leur importance ou leurs implications. Les débats offrent alors l’occasion d’identifier plus précisément la nature des désaccords : portent-ils sur les connaissances disponibles, sur leur interprétation, sur les conséquences attendues d’une décision ou encore sur nos propres valeurs ?
Cette clarification permet aux élèves de comprendre que tous les désaccords ne se discutent pas de la même manière et qu’il existe différents registres de discussion. Ainsi, dans de nombreux débats, les divergences reposent moins sur les faits que la valeur qu’on leur accorde, mettant en lumière des priorités différentes. L’objectif n’est pas donc de faire changer les élèves d’avis à tout prix. Le débat vise plutôt à leur permettre de mieux comprendre ce qui fonde leurs propres positions et celles des autres. Il constitue un espace où l’on apprend à argumenter, mais aussi à écouter, à examiner les raisons et à prendre conscience des croyances, des valeurs, des expériences ou des émotions qui influencent nos jugements. C’est précisément cette réflexivité qui en fait un outil utile pour développer l’esprit critique.
Les réseaux sociaux modifient-ils profondément les conditions dans lesquelles nous construisons nos croyances, nos opinions et nos jugements ?
Les réseaux sociaux ne transforment pas fondamentalement notre jugement, mais ils modifient l’environnement informationnel dans lequel il s’exerce. Les mécanismes cognitifs restent globalement les mêmes : recherche de cohérence, influence sociale, biais de confirmation. En revanche, ces plateformes amplifient certains phénomènes en accélérant la circulation de l’information, notamment l’information, sensationnelle, émotionnellement marquée voire trompeuse, ce qui peut influencer nos évaluations de crédibilité.
Mais il est important de comprendre que les réseaux sociaux n’agissent pas sur des individus isolés. Ils interagissent avec des croyances déjà présentes, des identités sociales, des appartenances culturelles et des rapports de confiance ou de défiance vis-à-vis des institutions. Ils s’intègrent également dans des mécanismes économiques : la monétisation de l’audience permet à des contenus problématiques de rester rentables, ce qui entretient un cycle où exposition, engagement, visibilité et revenus se renforcent mutuellement. Il en résulte un avantage structurel en faveur des contenus polarisants, au détriment d’informations plus nuancées. Travailler ces questions en classe pour comprendre les différents enjeux de la désinformation est tout aussi important pour former l’esprit critique que de parler des biais cognitifs ou autres arguments fallacieux à détecter dans les fausses informations ou théories du complot qui circulent.
Face à une information, une affirmation ou une controverse, quelles sont selon vous les questions les plus importantes à se poser pour exercer son esprit critique ?
Malheureusement, il n’existe pas de procédure unique pour former un avis éclairé, mais certaines questions peuvent guider la réflexion. La première concerne les arguments et les preuves : sur quoi repose cette affirmation ? Quelles données ou quels éléments permettent de l’étayer ? Les arguments apportés sont-ils cohérents ? Pertinents ? Fallacieux ? Une deuxième concerne les sources : qui parle ? Avec quel niveau de compétence sur le sujet ? Avec quels intérêts ? Dans quel contexte (temporel, médiatique, idéologique) ? Existe-t-il un consensus parmi les spécialistes ou des désaccords importants ? Une troisième porte sur les alternatives : pourquoi cette interprétation est-elle pertinente ? Quelles autres explications pourraient rendre compte des mêmes faits ? Quelles objections sérieuses ont été formulées ?
Mais certaines situations demandent également d’élargir le questionnement. Une information peut être exacte tout en reposant sur un cadrage particulier de la réalité. Il peut alors être utile de se demander : quels points de vue sont mis en avant ? Lesquels restent invisibles ? Pourquoi cette question est-elle traitée sous cet angle plutôt que sous un autre ? Le vocabulaire utilisé est-il connoté ? Ces questions ne remplacent pas l’évaluation des preuves, arguments ou des sources. Elles la complètent en attirant l’attention sur les conditions dans lesquelles certaines informations deviennent visibles, certains problèmes sont définis, et certaines voix sont entendues.
Enfin, une question me paraît particulièrement importante parce que toute le monde peut l’appliquer : qu’est-ce qui pourrait raisonnablement me faire changer d’avis ? En procédant ainsi, on s’oblige à réfléchir à la fois à la qualité de l’information reçue, mais surtout à notre propre disposition à la prendre en compte. J’aime souvent rappeler que l’esprit critique ne consiste pas à douter systématiquement, ni à croire naïvement tout ce que l’on nous dit. Il consiste à ajuster ses croyances et opinions à la qualité des raisons disponibles, tout en restant conscient des limites de ses connaissances et des mécanismes qui influencent son jugement.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
