« D’autres mémoires se réveillent encore en Kabylie et en France », écrivent Safia Kessas et Fabrice Riceputi. C’est une des grandes réussites de ce livre : faire surgir une histoire enfouie et montrer que la mémoire n’est pas qu’une affaire du passé, mais une question du présent comme une question collective.
Un massacre en Kabylie. Algérie, 1956 est un petit ouvrage d’une grande force. À partir d’une enquête mêlant archives, témoignages, mémoire orale, enquête de terrain les auteurs reconstituent le massacre perpétré le 23 mai 1956 dans les villages d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni, en Kabylie. D’abord révélée dans une série d’enquêtes publiées par Mediapart, cette histoire prend toute son ampleur dans un livre préfacé par Edwy Plenel.
Une histoire familiale devenue histoire collective
À l’origine de l’enquête, il y a ce « brouillage mémoriel » hérité du trauma colonial que la psychanalyste Karima Lazali a conceptualisé : des récits incomplets, des non-dits, des silences face à la violence coloniale. La journaliste et documentariste belge Safia Kessas entreprend ce qu’elle décrit comme « un travail décolonial sur l’histoire familiale en restituant le contexte nécessaire à sa compréhension ».
Nommer la violence coloniale
L’ouvrage de Kessas et Riceputi jette une lumière crue sur la violence de la « pacification » coloniale et de la guerre menée contre les populations civiles. L’historien Riceputi a notamment documenté le massacre des Algériens qui s’est déroulé le 17 octobre 1961. Mais dans ce livre, direction la Kabylie où le 23 mai 1956, où des militaires français investissent plusieurs villages de la vallée de la Soummam. Environ 75 civils sont exécutés. Plus de 200 femmes sont rassemblées de force dans une mosquée, humiliées et victimes de violences sexuelles.
Les auteurs montrent que ce massacre n’est ni un accident ni un dérapage. Il s’inscrit dans une stratégie de terreur destinée à reprendre le contrôle d’une région devenue un foyer important de la lutte indépendantiste. Ils rappellent que « ce que vécurent les habitants d’Aït Soula, Tazrouts et Agouni est l’un des premiers épisodes d’une véritable tentative de reconquête de toute la vallée de la Soummam par les Français en 1956 ».
Faire entendre la parole des femmes
Longtemps, les femmes « durent taire ce qu’elles avaient vécu, d’abord pour protéger les hommes ». Les auteurs recueillent des témoignages rares sur les humiliations, les agressions sexuelles et les viols commis lors du massacre. Ces récits montrent comment les corps des femmes furent utilisés comme instruments de domination et de terreur. Parce qu’elles touchent à l’honneur, à l’intime et à la honte, ces violences ont souvent été les plus difficiles à transmettre. Les faire entrer dans l’histoire constitue ici un geste à la fois mémoriel, politique et féministe. Le livre montre ainsi que l’histoire ne se construit pas seulement dans les archives ou les institutions. Elle se nourrit aussi des récits, des témoignages, des souvenirs transmis de génération en génération.
Les débats sur la colonisation et la guerre d’Algérie restent difficiles, cette enquête souligne l’importance du travail historique. Car, comme l’écrivent les auteurs, « admettre publiquement que la France a infligé des violences criminelles en Algérie (…) se heurte à un déni que la masse des travaux historiques produits depuis quelques décennies ne parvient pas à vaincre ».
Un livre nécessaire
Massacres en Kabylie, Algérie, 1956 est un ouvrage essentiel. Il documente un crime oublié, à l’écoute des témoins, il laisse à entendre les blessures et les voix longtemps tenues à l’écart, il donne une place aux victimes et contribue à faire reculer l’effacement. C’est une enquête remarquable qui rappelle que l’Histoire n’est jamais définitivement écrite et que le travail de vérité demeure, aujourd’hui encore, une exigence démocratique.
Djéhanne Gani
Un massacre en Kabylie. Algérie, 1956, Safia Kessas et Fabrice Riceputi, préface d’Edwy Plenel, La Découverte, 2026.
Rencontre à Paris avec les auteurs
Un échange avec les auteur.es Safia Kessas et Fabrice Riceputi ainsi qu’Edwy Plenel a lieu à Paris jeudi 18 juin à 19h30 à La Librairie Libertalia des Métallos. Une rencontre animée par Djéhanne Gani. Plus d’informations.
