Une plateforme numérique de recrutement
A quel point savoir qu’un candidat a déjà été refusé ailleurs influence-t-il un recruteur ? C’est la question que se posent des enseignants d’établissements scolaires français de l’étranger.
Un ou une enseignant.e français.e qui souhaite candidater pour un poste dans un établissement faisant partie du réseau de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) doit passer par TALENTS, la plateforme numérique de recrutement. Créée en 2024, celle-ci, explique l’AEFE, permet « une gestion simplifiée du recrutement de personnels de droit local pour les établissements mais aussi un accès facilité pour les candidates et candidats qui y retrouveront toutes les offres du réseau ». Son développement s’inscrit dans l’ambition du président de la République d’accueillir 700 000 élèves dans les établissements du réseau de l’AEFE d’ici 2030. Aujourd’hui, les plus de 600 établissements du réseau, situés dans près de 140 pays, accueillent plus de 400 000 élèves et emploient quelque 40 000 personnels.
Accès aux motifs des refus précédents
Pour Cassandre, enseignante, « avoir accès au fait qu’une candidature ait été refusée influence l’avis du recruteur, d’autant plus dans les pays attractifs où, sur une annonce, il y a plus d’une centaine de candidatures. Ça crée un biais cognitif, logique et humain et dessert les candidats qui ont déjà été refusés ailleurs ». Et un chef d’établissement de confirmer : « Quand je vois qu’un candidat a postulé dans une cinquantaine d’établissements dans le monde entier mais que dans sa lettre de motivation, il dit qu’il a particulièrement ciblé mon établissement, j’ai un mauvais a priori ».
Une prochaine « évolution technique » pour masquer les motifs
Jean Dayet, responsable de la section Étranger au SNPDEN-Unsa, précise qu’il y a deux types de recrutement : « pour les professeurs détachés, les chefs d’établissement reçoivent des candidatures suite aux publications des postes par l’AEFE et respectent les barèmes établis lors des commissions consultatives paritaires locales (CCPL). Seuls les critères de classement comptent. Pour le recrutement des professeurs locaux , TALENTS est une plateforme de recrutement gratuite et pratique mise à disposition de tous. Les informations visibles par les chefs d’établissement, telles que les candidatures précédentes n’impactent pas forcément négativement le choix du candidat, elles peuvent même au contraire accélérer son recrutement si le lycée veut absolument cette candidature. En définitive ce qui compte le plus c’est la valeur du parcours. »
De son côté, l’AEFE, contactée par le Café pédagogique, assure que « les motifs de refus ont uniquement des statuts génériques et standardisés tels que ‘’candidature ne correspondant pas au poste’’ ou’’ poste pourvu’’, sans aucune appréciation personnelle ». Néanmoins, poursuit l’agence, « l’AEFE a demandé à l’éditeur Cegid une évolution technique afin de restreindre davantage cette visibilité, qui sera déployée dans les prochains mois ». En outre, complète l’agence, « Cegid envisage de mettre en place une fonctionnalité qui permettra de choisir de masquer la visibilité des candidatures et des motifs de refus des candidatures. Lorsque l’évolution technique sera effective, cette fonctionnalité sera appliquée pour tous les recrutements de manière généralisée dans les prochains mois ».
Accepter la diffusion de ses données est obligatoire pour candidater
Les enseignants sont d’autant plus vent debout contre la diffusion de ces données qu’ils en dénoncent le manque de transparence. « Cette pratique n’est pas explicitement portée à la connaissance des candidats au moment de leurs démarches », affirme Cassandre. En effet, poursuit-elle, « la charte de confidentialité prévoit un consentement global lors de l’inscription, autorisant le partage des données entre établissements du réseau. Ce fonctionnement interroge sur la compréhension réelle qu’ont les candidats de la portée de leur consentement et des conséquences sur leur parcours de recrutement ».
Selon cette charte de plusieurs pages, il est en effet indiqué que les candidats, « en donnant [leur] consentement au traitement de [leurs] données personnelles lors de [leur] inscription, [autorisent] également l’établissement recruteur auprès duquel [ils ont] candidaté à communiquer, le cas échéant, [leurs] données personnelles à d’autres établissements recruteurs du site, y compris ceux éventuellement situées hors de l’Union Européenne, pour les besoins de la gestion de [leur] candidature et de l’enrichissement de leur CVthèque ». L’AEFE estime ainsi que « la charte de protection des données, présentée à chaque candidat dès son inscription, décrit précisément les modalités de traitement des données personnelles et la procédure d’accès à celles-ci. » Et d’ajouter : « Chaque candidat ne peut par ailleurs pas candidater sans avoir accepté la charte des données personnelles ».
« Jeu de ping pong »
Mais « est-ce que, noyé dans toutes les informations de cette charte, le consentement des candidats est vraiment libre et éclairé ? », interroge Cassandre, qui ajoute que, de toute façon, les candidats n’ont pas le choix puisque « candidater impose le passage par TALENTS ». L’AEFE affirme toutefois avoir « engagé une révision de la documentation d’information mise à disposition des candidats afin d’en renforcer la clarté concernant les modalités de traitement des données personnelles au sein de la plateforme ».
Un autre problème pointé par les candidat.e.s est la difficulté à faire effacer leurs données lorsqu’ils et elles le demandent. Plusieurs enseignant.e.s témoignent du « jeu de ping pong » auquel ils et elles ont dû faire face après avoir engagé la démarche. En effet, comme le rappelle l’AEFE au Café pédagogique, « les candidats disposent pleinement des droits prévus par la réglementation en matière de protection des données personnelles, notamment les droits d’accès, de rectification et d’effacement de leurs données dans les conditions prévues par le RGPD ».
A ce titre, poursuit l’agence, « le DPO (délégué à la protection des données) de l’AEFE est l’interlocuteur unique et compétent pour répondre aux demandes des candidats sur toute question portant sur les données personnelles ». L’AEFE indique d’ailleurs qu’une « quinzaine de demandes ont déjà été traitées sans difficulté, avec confirmation de suppression adressée à chaque demandeur ». Pourtant, lorsque des enseignant.e.s prennent contact avec le DPO dans cette optique, celui-ci… les renvoie vers les établissements concernés, comme a pu le constater le Café pédagogique en consultant plusieurs courriels.
« Les établissements renvoient vers le DPO, le DPO renvoie vers les établissements… Cette boucle rend l’exercice des droits pratiquement impossible », regrette Cassandre.
Erwin Canard
