La théorie
Durcir l’évaluation de la langue aux examens : telle est depuis des mois la menace répétée du ministre dans tous les médias. Le 26 mars, une circulaire consacre officiellement cette « exigence renforcée dans les attentes rédactionnelles pour toutes les disciplines ». Le 19 mai, lors d’une conférence de presse sur les examens à Arcueil, Edouard Geffray proclame que « toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire ne peut pas avoir la moyenne du baccalauréat ». Le journal Le Monde précise : « Des recommandations spécifiques seront édictées pour chaque matière et transmises aux correcteurs, ainsi qu’aux commissions d’entente et d’harmonisation. » Le lundi 15 juin, jour de l’épreuve hypermédiatisée de philosophie, la rectrice de l’académie de Lille Sophie Béjean s’emporte sur Ici Nord : « Ce n’est pas une dictée, mais il y a des consignes pour que, s’il n’y a pas cette maîtrise de la langue, la moyenne ne puisse pas être donnée à l’élève. »
La réalité
Les premières épreuves du baccalauréat 2026 ont eu lieu. Des commissions d’entente se sont déroulées dans bien des disciplines : en présence des corps d’inspection, les correcteurs et correctrices s’y accordent sur ce qui, dans le cadre des sujets proposés, peut être légitimement attendu, valorisé, pénalisé. Et les premiers éléments qui nous parviennent de ces commissions sont édifiants. En témoignent ces quelques échos de diverses académies et matières.
Les rodomontades ministérielles sont bel et bien évacuées : « si l’orthographe ne gêne pas la compréhension, vous n’en tenez pas compte » ; « il ne faut pas dévaluer une copie à cause des fautes d’orthographe » ; « il y a le temps de la politique et le temps de la pédagogie ».
Rien de nouveau sous le soleil du bac : « il ne s’agit pas de retirer automatiquement un certain nombre de points en fonction du nombre d’erreurs commises » ; « la maîtrise de la langue est un élément intégré à l’évaluation de la copie, et non une pénalité indépendante appliquée mécaniquement » ; « il n’y a pas de modification de barème » ; « l’HGGSP accordait déjà une attention particulière à la maitrise de la langue » ; « il n’y a pas pour nous de surprescription par rapport aux éléments de correction nationaux et, notamment, pour les EAF, par rapport à l’outil habituel d’aide à l’évaluation » ; « l’orthographe, la syntaxe, la grammaire, la clarté de la langue et la lisibilité du propos participent à l’évaluation globale ».
Seule l’exigence de lisibilité est, comme il se doit, rappelée : « une copie remplit l’objectif de maitrise de la langue si elle est intelligible et compréhensible. » ; « si une copie est illisible, il faut qu’elle soit validée par un inspecteur. »
Leçons d’une triste fable
Beaucoup de bruit pour rien ? En réalité, le spectacle est révélateur d’une maladie de la gouvernance, grave et structurelle (Blanquer, Oudéa-Castera, Attal …) : à l’Education nationale (comme ailleurs ?), l’agitation (médiatique) a remplacé l’action (politique). Nos ministres multiplient les déclarations intempestives sur des sujets qui de façon récurrente font le buzz dans les conversations de bistrots, de studios ou de réseaux : l’interdiction des smartphones, l’obligation de l’uniforme, la répression de l’orthographe, les groupes de niveau, les portiques et les fouilles, le brevet obligatoire pour passer au lycée … Cela permet de jeter un voile, médiatiquement et politiquement efficace, sur les graves problèmes auxquels l’Ecole est confrontée et qu’on ne peut ou ne veut pas traiter : le séparatisme social, les conditions de travail et de rémunération du personnel éducatif, la transformation des programmes, des modalités d’apprentissage et des dispositifs d’évaluation pour redonner du sens à l’Ecole etc.
The show must go on ? Le 19 juin, un vendredi soir caniculaire, dans la foulée d’une visite d’Emmanuel Macron au salon d’entrepreneurs Vivatech, Sébastien Lecornu puis Edouard Geffray annoncent sur X qu’à partir de la rentrée 2027, « tous les élèves de seconde bénéficieront d’un enseignement dédié à l’IA, à raison d’une heure par semaine intégrée au cours de sciences numériques et technologie ». La nouvelle suscite railleries, incompréhension ou révolte : en 2025, Élisabeth Borne avait déjà fait des annonces en ce sens ; il est inconcevable de consacrer une heure hebdomadaire à la seule IA dans un enseignement d’1h30 par semaine au programme chargé (et intéressant) ; les enseignant·es ne sont pas des robots dont l’activité serait programmée par le gouvernement sans concertation préalable et au mépris de leur ingénierie didactique ; bien des professeur·es de sciences et de nombreuses autres matières ont déjà déployé des séances diverses d’acculturation à l’IA ; les défis que lance l’IA à l’Ecole sont si larges, si essentiels, si pédagogiques qu’il ne suffira pas d’1 heure hebdomadaire et disciplinaire pour les relever…
Fin de l’histoire ? Le feuilleton de la langue aux examens aura été répétitif et lassant. On peut s’inquiéter d’observer que beaucoup de médias l’auront diffusé avec complaisance pour se faire agents de propagande plutôt qu’espaces d’information, d’analyse et de débat. A l’inverse, on peut se réjouir que les cadres pédagogiques aient su faire preuve d’esprit critique pour résister aux aberrantes injonctions ministérielles. Et on formulera un vœu : que la maitrise de la langue cesse d’être instrumentalisée à des fins idéologiques (« c’était mieux avant ») et autopromotionnelles (« je vais vous sauver ») ; que l’on reconnaisse et accompagne l’expertise des linguistes (qui appellent à en clarifier les règles) et des enseignant·es (qui tentent d’en mener et d’en consolider le difficile apprentissage) ; bref, que l’on gouverne, enfin.
Jean-Michel Le Baut
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